Journal

Rigoletto selon Charles Roubaud à l'Opéra de Marseille – Larme à l’œil – Compte-rendu

 

En juin 2019, l’opéra de Marseille refermait sa saison avec cette production de Rigoletto signée Charles Roubaud qui avait fait les belles heures en 2017 des Chorégies d’Orange, encore bien vivantes à l’époque. On se souvient du duo père fille de l’époque : Léo Nucci et Nadine Sierra. On se souvient aussi de l’impressionnante marotte à tête de fou, décor unique d’un drame vertigineux porté par une partition de Verdi devenue légendaire. Sept ans plus tard, la marotte est toujours là, installée sur le plateau de l’opéra de Marseille après une cure d’amaigrissement, spectaculaire. La malédiction peut s’accomplir. La saison 25-26 s’achève sur cinq représentations données à guichets fermés.

 

John Osborn (Le Duc) © Camille Cravera

Frères de libertinage

Terminer une saison avec Rigoletto et ouvrir la suivante avec Don Giovanni (1)n’est pas innocent. Le duc de Mantoue de Piave et le Don Juan de Da Ponte ne sont-ils pas frères de libertinage. Au jeu des différences, ce sont plutôt des similitudes qui transparaissent ; Donna Elvira est transie d’amour pour Don Giovanni et Gilda n’a d’yeux et de cœur que pour le duc. Quant à Zerlina et Maddalena elles ne sont pas insensibles, semble-t-il, aux attributs masculins de l’un et de l’autre. Les figures paternelles, quant à elles, reflètent deux vision bien différentes, la noblesse et la bien-pensance du côté du commandeur revenu d’outre-tombe pour entraîner le séducteur aux enfers, la misère et le désespoir abyssal du bouffon difforme et maudit. Deux œuvre, deux possibilités d’appréhender une problématique unique de notre temps, l’agression de la femme.

L’amour à mort

Certes Gilda est trompée par le Duc qui se fait passer pour l’étudiant Gualtier Maldé ; « Caro nome » chante-t-elle la voix emplie d’amour. Et pour la première fois, le duc de Mantoue, invétéré coureur de jupon, avouera sa passion amoureuse pour la jeune femme. Il est libertin mais pas prédateur comme le voit Rigoletto maltraité dans son corps et dans son esprit par les courtisans et par cette image de lui qu’il ne supporte plus. Le drame ira à son terme, Gilda expirera dans les bras de son père alors qu’au loin Mantoue chante la femme volage et une larme coulera à l’œil de la marotte.

 

Sebastian Catana (Rigoletto) & Ruth Iniesta (Gilda)

Iniesta et Catana : duo gagnant

Sur la scène lyrique marseillaise, Gilda possède les traits et la voix de Ruth Iniesta. Elle incarne son personnage avec énormément de sentiment, fragile et forte à la fois, avec de la précision et de la puissance, un vibrato agréable et une ligne de chant idéale. Sebastian Catana, lui, est un Rigoletto claudiquant, désabusé, cynique et en détresse permanente. Il émeut au plus profond et sa voix est remarquablement bien placée. Les graves sont assurés, les aigus percutants et ses duos avec Ruth Iniesta sont des bijoux. Le Duc de Mantoue, c’est le ténor John Osborn. Le timbre est légèrement métallique et les aigus sont là. Le Sparafucile de Patrick Bolleire est sombre à souhait et Maurel Endong est un Monterone assuré, baryton basse profond. Gilen Goicoechea, Marullo, Alfred Bironien, Borsa Jean-Marie Delpas, Ceprano et Norbert Dol, l’officier, sont d’idéaux comprimari.

 

Sparafucile (Patrick Bolleire) & Deniz Uzun (Maddalena) © Camille Rovera

Impressionnante Deniz Uzun

Du côté féminin de la distribution, aux côtés de Ruth Iniesta, Deniz Uzun impressionne dans le rôle de Maddalena scéniquement mais aussi vocalement avec une tessiture de mezzo-soprano impeccable, projection et puissance assurées, timbre chaud et ample, rond et velouté. Marie Lenorman est une Giovanna discrète, Laurence Janot une comtesse Ceprano toute de noblesse et Ana Escudero un page agréable. Une mention spéciale au chœur de l’opéra de Marseille –  préparé par Florent Mayet (avec à ses côtés la pianiste cheffe de chant Fabienne di Landro) – dont chacune des interventions est précise et soignée. Quant à l’orchestre, sous la direction de Paolo Arrivabeni, il brille par ses couleurs et son attention de tous les instants envers un chef qui détaille finement et avec passion une partition qu’il maîtrise totalement.

Michel Egéa

(1) Ouverture de saison qui verra la reprise de la production vue en mai 2026 à Montpellier : www.concertclassic.com/article/don-giovanni-selon-agnes-jaoui-lopera-national-de-montpellier-viva-la-liberta-compte-rendu

Verdi : Rigoletto – Marseille, Opéra, 10 juin (deuxième représentation) à l’Opéra de Marseille ; prochaines représentations le 14 (14h30) et le 16 juin 16 juin 2026 // opera-odeon.marseille.fr/programmation/rigoletto-3

 
© Camille Rovera
 

  
   
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
  

Partager par emailImprimer

Derniers articles