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Première Biennale de l’Orgue à l’Auditorium de Lyon – Commande, créations et « écologie musicale » – Compte rendu

Depuis sa complète restauration en 2013 par Michel Gaillard pour la Manufacture Aubertin, l’orgue de l’Auditorium de Lyon, sous la houlette de sa conservatrice, la musicologue Claire Delamarche (1), n’a cessé de conforter son rôle dans la programmation de l’Orchestre National de Lyon, jusqu’à susciter ce « festival » au cœur de la saison. Rappelons qu’il s’agit du Cavaillé-Coll du Trocadéro (1878), reconstruit en 1939 par Victor Gonzalez au Palais de Chaillot puis transféré à l’Auditorium Maurice Ravel de Lyon – dont on a célébré l’année dernière les 50 ans –, où Pierre Cochereau l’inaugura en 1977. De plus en plus défaillante, la console alors substituée à celle de 1939 a été remplacée en 2024 par une console neuve aux lignes pures et singulières, conçue et réalisée par Christophe Cailleux (Organotech).

Grégoire Rolland © Guillaume Estève
Première Biennale de l’Orgue
Du mardi 6 au dimanche 11 janvier le public lyonnais fut donc convié à la première Biennale de l’Orgue, soit six rendez-vous : présentation de l’instrument par Claire Delamarche et exploration musicale par Grégoire Rolland, compositeur en résidence ; ciné-concert : Tabou (1931), film muet de Friedrich Wilhelm Murnau avec commentaire musical improvisé par Karol Mossakowski ; table ronde : Les arts face aux enjeux écologiques ; double rencontre musicale autour de la forêt – des tuyaux de l’orgue à la Californie ; récital Attrape-rêves de James McVinnie : confrontation nullement anachronique entre d’un côté Marcel Dupré (Deux Esquisses) et Olivier Messiaen (Le Banquet céleste), de l’autre des compositeurs minimalistes et électro américains dans le sillage de Philip Glass, toutes générations confondues : de Ellis Island de Meredith Monk (en lien avec le film réalisé par la musicienne en 1981) à Patterns de Nico Muhly (commande de l’American Guild of Organists, 2014), Riff-Raff (1983) du Britannique Giles Swayne ou Mad Rush (1979) de Glass, œuvre jouée par le compositeur lui-même lors de l’entrée du dalaï-lama dans la cathédrale St. John the Divine, à l’occasion de son premier discours à New York en 1981.

Gabriella Smith © Yannis Adelbost
Une forêt sonore
À la suite de Balade en forêt, concert commenté, orgue et orchestre, à destination du jeune public en fin de matinée, le concert d’apparat de cette Biennale, de nouveau avec l’Orchestre National de Lyon sous la conduite de Franck Ollu, artiste très engagé dans les domaines du répertoire français et de la musique contemporaine (il a notamment créé le premier opéra de George Benjamin, Into the Little Hill, à l’Opéra Bastille en 2006), confronta différents styles et époques dans une continuité d’esprit et esthétique qui, loin d’étonner, s’affirma telle une évidence.
D’une très séduisante et captivante cohérence, le programme conçu par Claire Delamarche offrait en guise de propylées Osmosis (2015) de Grégoire Rolland, « introduction pour orchestre, fai[san]t référence à l’osmose qui peut se produire entre l’Homme et la Nature au travers de certains paysages extraordinaires. Deux photos sont à la base de cette réflexion, l’une du nord de la Chine, et l’autre du lac de Neuchâtel, en Suisse. » Cette pièce concise, « double passacaille » solidement architecturée et d’une instrumentation particulièrement dense, fut suivie de Breathing Forests (2021) de la compositrice californienne Gabriella Smith, qui participait à la table ronde du 8 janvier, « pasionaria de la nature, qu’elle défend dans ses partitions mais aussi dans la vraie vie », œuvre ayant inspiré le titre général du concert : Le souffle de la forêt.

© Yannis Adelbost
Créée au Walt Disney Concert Hall de Los Angeles en 2022 par le Britannique James McVinnie (photo) et l’Orchestre philharmonique de Los Angeles dirigeé par Esa-Pekka Salonen, l’œuvre est en trois mouvements enchaînés – Grow (« Grandir »), Breathe (« Respirer »), Burn (« Brûler ») : « Breathing Forests est une réflexion sur la relation complexe entre les humains, les forêts, le changement climatique et le feu. Le son puissant et l’architecture de l’orgue m’évoquent la grandeur d’une forêt, et son souffle me rappelle le précieux échange de dioxyde de carbone et d’oxygène que les forêts effectuent à grande échelle. […] Cette œuvre est une forêt sonore qui grandit, respire, brûle et se régénère, exprimant à la fois la tristesse des pertes irrémédiables et la joie – une célébration des écosystèmes forestiers et de leur rôle vital dans la lutte contre le changement climatique… » Le soliste de la création mondiale, James McVinnie, était de nouveau aux claviers pour la création française de cette œuvre d’envergure (28’) mettant à contribution l’entière palette et la toute-puissance de l’orchestre, littéralement fusionnées avec celles de l’orgue. Le mouvement central se révéla absolument magique, longue et onirique respiration avant le cataclysme de l’incendie, celui-ci à la fois pure évocation et comme rehaussé d’un filigrane « descriptif » faisant éprouver la désolation des arbres dans la fournaise, l’effarement et la douleur de la faune prise au piège.

© Yannis Adelbost
De Grégoire Rolland à Debussy
En seconde partie fut donnée, en création mondiale, une œuvre commandée à Grégoire Rolland par l’Auditorium – Orchestre National de Lyon : Les Chants du Ciel, soundscape pour orgue (le compositeur étant aux claviers), orchestre à vent et percussions spatialisées, ainsi présenté par le musicien : « …une strate de paysages acoustiques transposés dans une dramaturgie intérieure et un imaginaire réinventé. […] L’œuvre ne cherche pas à imiter la Nature dans un figuralisme littéral, qui n’en serait qu’une copie imparfaite. Elle s’appuie au contraire sur des signes reconnaissables et codifiés – récurrence des chants d’oiseaux, grondements, circulation spatiale des sons – pour les projeter dans un territoire imaginaire, un espace parallèle où ces éléments acquièrent une autre dimension. Les Chants du Ciel invite ainsi l’auditeur à se laisser traverser par ces séquences successives, à entendre ces phénomènes familiers comme s’ils provenaient d’un monde différent, d’une Nature réinventée, ouverte à l’interprétation intérieure. »
Dans une forme éblouissante, d’une transparence et d’une intensité de couleurs portées par une acoustique « chaleureusement neutre », l’Orchestre National de Lyon referma le concert avec La Mer, trois esquisses symphoniques de Claude Debussy. Ce triptyque paracheva la démonstration musicale, en dépit de moyens esthétiques naturellement spécifiques au propre temps de chaque œuvre, d’une certaine continuité de l’évocation des éléments et du rapport des humains avec la nature, certes encore dépourvu de « conscience écologique » pour Debussy. Avec en commun un quasi tacite renoncement au « développement » proprement dit, mais aussi une différence de taille, les contemporains œuvrant ici par effets de masse et accumulation, augmentés de procédés répétitifs-minimalistes d’où jaillit une sorte de statisme vibrionnant, quand Debussy déploie une palette d'une incomparable mobilité.
Michel Roubinet

Lyon, Auditorium – Orchestre National de Lyon, 10 janvier 2026
www.auditorium-lyon.com/fr/souffle-foret
Programme de la Biennale de l’Orgue, 6-11.I.2026
www.auditorium-lyon.com/fr/biennale-orgue
(1) Orgue de l’Auditorium – Orchestre National de Lyon :
Trois questions à Claire Delamarche
www.concertclassic.com/article/trois-questions-claire-delamarche-conservatrice-de-lorgue-de-lauditorium-de-lyon-un-orgue
Histoire de l’instrument
www.auditorium-lyon.com/fr/orgue-bref
Gabriella Smith
www.gabriellasmith.com
Grégoire Rolland
www.gregoire-rolland.com/fr/biographie
Photo © Yannis Adelbost
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