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Peer Gynt par le Ballet du Rhin - L’art du conte - Compte-rendu

Saga à la fois cruelle et charmeuse que ce Peer Gynt, confié à la vigoureuse inspiration de Mathieu Guilhaumon, jeune chorégraphe français dont Ivan Cavallari, nouveau directeur du Ballet du Rhin, apprécie très justement les dons exceptionnels. Le danseur perpignanais avait déjà fait ses preuves sur place, après une formation qui lui a appris les bons usages, de l’Ecole d’Alvin Ailey à New York, à Rudra-Lausanne, avec notamment Songe… d’une nuit d’été et Tea for six. Malgré la séduction légendaire de la musique de Grieg, à la fois poignante et charnue, Peer Gynt est une aventure caillouteuse, car par delà les agréments d’un état de voyage permanent qui permet des tableaux à transformation, il faut y faire passer une difficile quête d’identité, débutant sur un saut dans le vide avant de finir en une non-solution.

A 34 ans, Guilhaumon, avec un temps de répétition très limité, a su brosser un conte haut en couleur, riche d’inventions piquantes ou carrément loufoques, comme Grieg et Ibsen le voulurent. Tour de force de costumes à la fois fantastiques et modernes comme ceux de l’épisode du Roi des trolls et de sa fille, en perruque rouge et souliers verts, cocasserie capiteuse d’Anitra , incarnée par un garçon – l’excellent Lateef Williams- qui n’est pas sans évoquer l’esclave d’or du Schéhérazade de Fokine, costumé par sa complice Christelle Reboulet., magnifiques idées de lumière, ainsi l’ombre de Solvejg derrière sa fenêtre, ou la mort d’Äse, dont le reflet s’éteint, son âme sombrant dans le néant . Tout s’enchaîne sur un rythme nerveux, stressé, qui ne s’apaise que pour conter des douleurs : celle d’Äse, à la chorégraphie très typée dans sa cassure névrotique, de Solvejg, fine et fluide, et comme portée par un souffle. Elle incarne l’harmonie en regard d’un Peer Gynt soulevé par un perpetuum mobile, qui tourne parfois au délire, et pour lequel Guilhaumon a utilisé un langage chorégraphique en constante mutation, flexions-torsions. Porteur des influences qui l’ont formé, le jeune créateur n’en tire que du bon, - outre la souplesse bondissante de l’enseignement d’Ailey, on savoure quelques rappels de Giselle dans l’acte des Willis, ou la rugueuse frappe des pieds chère à Mats Ek, le suédois-, et en fait une synthèse fructueuse, avec une touche robuste très personnelle.

Ce Peer Gynt qui tient en haleine est de surcroît visible de tous, car sa modernité retenue ne heurtera personne et pourra aussi toucher les enfants, le chorégraphe possédant un sens du fantastique indéniable. Le monde du rêve est le sien, avec une couleur locale dont on gage qu’elle ne dépayserait pas trop un public norvégien. La troupe du Ballet du Rhin s’en donne à cœur joie dans ce jeu de cartes, dominé par Grégoire Daujean, Peer Gynt ascétique et chien fou, gambadant comme un forcené, avec une aisance de saut et de tourbillons qui coupe le souffle. Les piliers féminins qui l’encadrent sont aussi magnifiques, de la bouleversante Äse de Stéphanie Madec-Van Hoorde, à Solvejg, Marine Garcia, au parcours délicat et inspiré. Il faut aussi compter sur la force comique de Christelle Molard-Daujean en fille du Roi des Trolls, furie verte sortie d’un album et la drôlerie provocante de son père, Alexandre Van Hoorde. Tous sont ici engagés avec une ardeur joyeuse qui ne laisse pas un instant de repos.

Jacqueline Thuilleux

Colmar, La Manufacture le 20 juin, prochaines représentations à Illkirch (L’Illiade), les 27 et 28 juin 2013/ www.operanationaldurhin.eu/danse-2012-2013--peer-gynt.html

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Photo : DR
 

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