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Ouverture du 40ème Festival de Saint-Michel-en-Thiérache [jusqu’au 5 juillet] – De la mer Égée aux Enfers – Compte-rendu

 

 Il y a plusieurs manières de compter les anniversaires. S’appuyant sur l’Association des Amis de l’abbaye de Saint-Michel créée en 1952 et porté de manière indéfectible par le Conseil départemental de l’Aisne via l’ADAMA qui en assure la direction artistique – Association pour le Développement des Activités Musicales dans l’Aisne (1), dont les autres manifestations sont le Festival de Laon (cette année du 10 septembre au 7 octobre), la Saison Les Orgues de l’Aisne, 36édition (de mai à novembre), l’Académie d’orgue & de clavecin (septembre-octobre, avec notamment en 2026 Jean-Luc Ho et Bertrand Cuiller), ou encore la Saison autour du clavecin dans l’Aisne (avec Olivier Baumont mais aussi Julien Chauvin au violon) –, le Festival de Saint-Michel-en-Thiérache a vu le jour autour de l’orgue Jean Boizard de 1714, restauré par la manufacture Haerpfer-Erman et inauguré par André́ Isoir en 1983. L’Été des orgues de Saint-Michel-en-Thiérache et les Concerts de l’abbaye de Saint-Michel-en-Thiérache en furent les premières étapes.

 

L'orgue Boizard de Saint-Michel en Thiérache © Mirou

 
Festival à partir de 1991
 
L’instrument fit l’objet d’une reprise complète, beaucoup plus satisfaisante, menée à bien à partir de 1990 par la manufacture luxembourgeoise Georg Westenfelder – et devint l’épicentre de la fameuse collection discographique Tempéraments en collaboration avec Radio France. Si le terme « festival » n’est apparu qu’en 1991, avec le rythme dès lors immuable de cinq dimanches en juin et début juillet à raison de deux ou trois concerts dans la journée, le véritable début, « mythique », est indissociable de l’édition 1987 et du fameux « Train de France Musique », qui le lundi de Pentecôte achemina depuis Paris et le département de l’Aisne quelque cinq cents auditeurs pour une journée présentée par le producteur Jacques Merlet, lequel fit tant pour l’orgue sur la chaîne musicale nationale. La présente 40édition est décomptée depuis cette journée fondatrice.
Dans la riche programmation concoctée chaque année par Jean-Michel Verneiges – avec pour cette 40ème édition Jordi Savall et Hespèrion XXI, Maude Gratton et Il Convito, Julien Chauvin et Le Concert de la Loge… –, l’orgue Boizard n’occupe certes plus une place centrale, mais il retentira néanmoins en deux occasions, année faste à cet égard : le 14 juin avec les trois sopranos de La Néréide et Emmanuel Arakélian aux claviers, concert de musique française : Variations autour de Saint-Cyr, enregistré par France Musique ; lors de la journée Bach du 28 juin (qui se refermera sur la Messe en si mineur par Vox Luminis et Lionel Meunier) : Sonates augmentées, soit l’intégrale des Sonates en trio pour orgue par Benjamin Alard, qui les a enregistrées au clavecin et au clavicorde avec pédalier (2), mais à Saint-Michel avec basse continue ajoutée, en l’occurrence clavecin, basson, viole de gambe, théorbe.

 

L'Assemblée © Robert Lefèvre

 
Savoureux cocktail
 
Placés sous le signe de la mythologie grecque, les concerts de la journée inaugurale, dominés par l’Italie, se répondaient sous des formats contrastés. Celui de fin de matinée, Ulysse et les sirènes, était proposé par L’Assemblée, créée en 2023 et menée par la claveciniste Marie van Rhijn (3), formation ayant choisi de faire connaître des œuvres et des compositrices et compositeurs méconnus du XVIau XXIe siècles. Ce dont Les Sirènes, du Livre I des Cantates françoises de Thomas-Louis Bourgeois (1676-1750/51), fournit d’emblée un tonique exemple, faisant la part belle à la flûte traversière de Gabrielle Rubio (ailleurs au théorbe). Voix résolument déliée et projetée, le ténor Cyril Auvity, maître dans l’art du Récit et de l’Air (fulgurant Fuyés, fuyés, éloignés-vous d’un péril dangereux) y était entouré des sopranos Juliette Perret et Camille Poul, tous portés par les violons de Joseph Zak et Patrick Oliva, l’alto de Myriam Bulloz, le violoncelle d’Alice Coquart, la harpe de Caroline Lieby, et Marie van Rhijn au clavecin et à l’orgue positif.
 
L’enchaînement non chronologique de pièces vivifiantes relançant inlassablement la thématique, s’ensuivirent La sirène de Dandrieu (clavecin), Chant de la sirène (1830) de Pauline Duchambge (auteur de 400 romances, souvent sur des textes de son amie Marceline Desbordes-Valmore, dont le ténor Adolphe Nourrit aimait se faire l’interprète dans les salons), Sirènes (2004), merveilleuse pièce « pour harpe celtique ou grande harpe », ici baroque, de la harpiste Isabelle Frouvelle, Arie di tre sirene (1620) de Giovanni Maria Trabaci tant solo que a tre, Fantasia à 2 [violons] La Sirena (1595) de Thomas Morley, Canto di Sirene (1609) de Giovanni Ghizzolo pour deux sopranos, Serenata Ulisse in Campania (1768), grande scène pour soprano de la Milanaise Maria Teresa Agnesi Pinottini – puis, sans crier gare, avec alto solo, maracas et percussion sur la caisse des violons, La petenera son huasteco, traditionnel mexicain restitué par l’Argentin Quito Gato, virtuose de la guitare baroque et du cuadro entendu dans Los Pajaros Perdidos et Mediterraneo de Christina Pluhar & L’Arpeggiata – qui refermeront le Festival le 5 juillet avec La Route des Balkans –, contrastant aussitôt avec un Lamento de Sebastián Durón (de la zarzuela Veneno es de amor la envidia), puis… A Sirena, irrésistible traditionnel napolitain de Vincenzo Valente, par Cyril Auvity ténor de charme à la suite d’un Giuseppe Di Stefano… et final à deux voix avec Marie van Rhijn !
 Les trois solistes vocaux furent réunis pour la scène finale, confrontant Ulysse, Pénélope et Euryclée, de Il Ritorno d’Ulisse (1640) de Monteverdi, anticipation de l’apothéose de l’après-midi, puis Questa dolce sirena (1596) de Giovanni Giacomo Gastoldi. En bis, nouveau basculement esthétique : The mermaid’s song, texte d’Anne Hunter (1742-1821) mis en musique par Joseph Haydn en ouverture de ses Canzonets de 1794 (Hob. XXVIa:25). Un savoureux cocktail de petits et grands bonheurs qui ne pouvait que combler par tant de chaleur, de couleurs et de lumière un public transporté.

 

Stéphane Fuget © Robert Lefèvre
 
 
Une direction fougueuse et souple

 
À l’ensemble Les Épopées de Stéphane Fuget revenait le rendez-vous-événement de l’après-midi : L’Orfeo de Monteverdi, en version de concert mais si vivement incarné par l’ensemble des protagonistes que les dimensions pastorale et dramatique inhérentes au texte et à la musique s’en trouvèrent puissamment honorées. Neuf chanteurs solistes (et tutti), deux violons (dont Hélène Houzel) et altos, violoncelle et violone, trois violes, deux théorbes (et guitare), deux cornets (et flûtes à bec), cinq trombones, harpe et percussion, clavecin et orgues positif – la « scène » de Saint-Michel était parée pour retentir de toute la splendeur et de l’inventivité du maître vénitien sous la direction fougueuse, souple et engagée de Stéphane Fuget, maniant avec superbe les multiples contrastes abrupts de cette œuvre-monde.

 

Les Epopées © Robert Lefèvre

À marquer d’une pierre blanche
 
Chaque moment de l’ouvrage à Saint-Michel mériterait d’être mentionné, des cornets et trombones de la Toccata initiale, d’un éclat magnifié par les voûtes, à l’émotion puis la liesse de la scène finale, qui accorde au mythe une issue heureuse, Orfeo n’étant plus déchiqueté par des bêtes féroces mais emporté au ciel par Apollo ; les interventions de La Musica : Jennifer Courcier, également Euridice ; de la Messaggiera : Floriane Hasler, également Speranza – impressionnant « Lasciate ogni speranza, voi ch’entrate » ; de la lumineuse Ninfa : Claire Lefilliâtre, également Proserpina. Côté messieurs, l’harmonie des voix contrastées des Pastori et Spiriti fit merveille : Cyril Auvity, Frédéric Caton (également Caronte et Plutone), Clément Debieuvre, Vlad Crosman et Samuel Guibal. Dans le rôle-titre, l’Orfeo bouleversant, aussi en termes de contrastes, et dramatiquement virtuose du ténor espagnol Juan Sancho, témoignant notamment dans la très attendue confrontation avec l’infernal nocher d’une force de conviction exacerbée, le désespoir du héros thrace surpassant grandement un simple esprit de séduction. Avant le Coro di Ninfe e Pastori de conclusion, le dialogue Orfeo-Juan Sancho et Apollo-Cyril Auvity – qui lui-même a incarné Orfeo – fut un autre grand moment de cette « production » en Thiérache à marquer d’une vibrante pierre blanche.
 
Michel Roubinet

 

Abbaye de Saint-Michel-en-Thiérache (Aisne), 7 juin 2026 ; jusqu’au 5 juillet 2026 // festival-saint-michel.fr
 
 
(1) Département de l’Aisne – ADAMA
www.aisne.com/votre-service/culture-lecture-publique/ladama
 
(2) JS Bach – Intégrale de l’Œuvre pour clavier, Vol. 10 (Harmonia Mundi), par Benjamin Alard
orgues-nouvelles.org/johann-sebastian-bach-1685-1750-2/
 
(3) L’Assemblée – Marie van Rhijn
lassemblee.fr
 
(4) Les Épopées – Stéphane Fuget
www.lesepopees.org/fr/
 
 
Photo C. Lefilliâtre, F. Hasler, Sancho, J. Courcier, S. Fuget © Robert Lefèvre

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