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Nathan Laube à l'orgue de Radio France – Un ardent musicien poète – Compte-rendu

 

D'une intense activité des deux côtés de l'Atlantique, concertiste prisé (on comprend pourquoi à l'écoute de son formidable concert de Radio France) et pédagogue (professeur associé à l'Eastman School of Music de Rochester, État de New York, il vient de prendre la suite de Ludger Lohmann à la Hochschule de Stuttgart), l'organiste américain Nathan Laube était annoncé en mai 2019 à Radio France, concert qui avait malheureusement dû être reporté, avec notamment sa transcription de la Sonate de Liszt, mais aussi Ouverture pour une fête académique de Brahms, Ouverture de Tannhäuser de Wagner et… Hungarian Rock de Ligeti pour clavecin ! Deux ans plus tard, le programme a été repensé, pour moitié toujours fidèle au fil rouge de la transcription, et Liszt par bonheur conservé.
 
Il faut du cran et du goût, une écoute et une sensibilité éprouvées pour oser commencer, dans l'acoustique d'une salle de concert, un récital avec le splendide « grand » (il y en a deux dans la même tonalité) Praeludium en mi mineur de Nicolaus Bruhns (1665-1697), chef-d'œuvre du stylus fantasticus dont le musicien semble avoir fait l'une de ses œuvres de prédilection (1), mais que l'environnement boisé de l'Auditorium n'aide guère, a priori, à projeter. Le secret, comme souvent et contredisant à merveille un tel a priori, tient à une registration aussi homogène et fluide que possible, sans doubler hauteurs ou familles de jeux – ainsi fonds et anches seules de pédale en soutien du grand plein-jeu du manuel ; un tempo très allant mais jamais frénétique, le fantasticus découlant de l'agogique, sobre et spontanée, de la vitalité et de la clarté du jeu ; une ligne d'une extrême mobilité, dans les traits virtuoses comme dans la polyphonie suprêmement organisée et articulée, le tout offrant une œuvre dès lors instrumentalement projetée, et de manière confondante, faisant oublier l'« inertie » supposée de l'acoustique du lieu. L'effet de surprise recherché par cette esthétique musicale fait le reste, l'auditeur étant suspendu à la moindre inflexion, son écoute vivifiée par une telle présence des timbres et un style musical si justement restitué. S'y ajoute un jeu sans affectation, d'une lumineuse aisance suscitant chez qui écoute et voit une vive empathie. De tous les concerts de la saison 2020-2021, grand cru d'une singulière qualité, c'est assurément l'un de ceux où l'orgue aura de part en part le mieux sonné.
 
© Joseph Routon
 
S'ensuivit une passionnante rareté au double ancrage historique : Toccata et fugue chromatique BWV 903, unique en son genre dans l'œuvre pour clavier de Bach et dont l'impulsion quasi romantique anticipe la période suivante, ici dans la transcription pour orgue (1902) de Max Reger. Lequel propose son approche de certaines sections, notamment celle, récurrente et comme improvisée, des arpèges volubiles – mais pas plus que maintes versions pour clavier, l'œuvre ayant été transmise dans de nombreuses copies d'époque avec leur lot de variantes –, cependant que le vrai bénéfice de cette version s'impose sans partage dans la Fugue, initialement à trois voix, dès lors réparties à la manière d'un trio comme Bach lui-même en conçut pour l'orgue. Dans la péroraison, Reger retrouve sa manière propre sans trahir Bach, adaptant l'élargissement de la structure à l'orgue de son temps. Ce que fit également Nathan Laube, de manière édifiante sur le Grenzing, toujours sur fond de clarté n'excluant nullement la grandeur, instrumentale et musicale. Du vrai Bach autant que du vrai Reger, acclimaté au tempérament du Grenzing. On serait curieux de savoir de combien de temps Nathan Laube a pu disposer pour élaborer ses registrations – sans doute beaucoup moins que le résultat ne le laisserait supposer.
 
Autre fil rouge, de la saison d'orgue de Radio France, une commande en création mondiale : Ciels brouillés de Karol Beffa, lequel ne se confronte pas à l'orgue pour la première fois, et le fait avec aisance. Vaste (16 minutes) et aussi exigeante pour l'interprète que d'un accès engageant pour l'auditeur, l'œuvre enchaîne deux mouvements. Une section lyrique, « ample phrase aux arrêtes anguleuses », bel canto pour notre temps d'un extrême raffinement mélodique – et harmonique pour la châsse au-dessus de laquelle se déploie le chant, altier et conquérant, servi, il est vrai, par l'art du chant de Nathan Laube : sens de la phrase et de sa dramaturgie, éloquence des timbres subtilement associés. Puis une ample section rythmique, où le lyrisme n'est d'ailleurs pas absent : jeux de rythmes bondissants et en eux-mêmes chantants, rehaussés au fur et à mesure de diminutions et complexifications qu'il incombe à l'interprète d'intégrer à la trame sans jamais freiner le flux irrésistible (on songe de nouveau à l'une des exigences du bel canto : l'intégration de l'ornementation, ici une redoutable rythmique ornementale). Tour de force pour l'instrumentiste, sur la durée et sans y paraître, en toute légèreté, créant chemin faisant une vive et croissante tension, médusante, jusqu'à sa soudaine rupture ou libération. Quel dommage, une fois encore – ce sont les créations qui en souffrent le plus, a fortiori lors des concerts précédents sans public – que ce récital n'ait pas été diffusé en direct (le quatrième consécutif de la saison d'orgue), la « diffusion ultérieure », éventuellement beaucoup plus tardive, n'allant pas dans le même sens que la politique de création de Radio France. Du moins y avait-il de nouveau du public, comme pour témoigner, fervent et ne demandant qu'à manifester son plaisir, conquis, sur l'ensemble du programme.
 
Lequel était donc couronné de la Sonate en si mineur de Liszt, monument entre tous. Aux puristes et connaisseurs qui pourraient s'insurger devant le détournement d'une œuvre aussi intimement pianistique, rappelons que la Sonate (1852-1853) fit suite à la Fantaisie et fugue sur le choral « Ad nos, ad salutarem undam » (1850), deux œuvres dont la parenté formelle et spirituelle, à l'évidence, saute aux yeux et aux oreilles. Ainsi le modèle était-il tout trouvé, dès l'origine pourrait-on dire, pour passer du piano à l'orgue, ou si l'on veut du clavier « symphonique » à la palette orchestrale de l'orgue romantique.
 
Paris en avait déjà entendu une version signée Bernhard Haas (lui-même longtemps professeur à Stuttgart et auprès duquel certains des plus beaux noms de l'orgue français d'aujourd'hui sont allés étudier, désormais à la Musikhochschule de Munich) et entendue sous ses doigts lors du Festival 2009 de Saint-Eustache (2), puis, aux mêmes claviers, sous ceux de Jean-Baptiste Monnot – le second plus sensiblement « pianiste » que le premier, dès lors plus convaincant dans sa restitution de l'esprit lisztien, à mi-chemin entre piano pur et poème symphonique, création de Liszt. Jouant sa propre transcription (par cœur et naturellement seul maître à bord pour le maniement si complexe de l'orgue-orchestre), Nathan Laube emporta amplement l'adhésion, restituant fidèlement tant la structure générale, grand arc souplement tendu sur un mouvement unique, sans jamais rompre, que les sections implicites, autant d'arcs secondaires puissamment restitués et imbriqués, pour une continuité à laquelle ne pouvait que concourir un foisonnement de registrations jouant autant du contraste que de la parenté, du choc des idées que de leurs enchaînements par l'action des timbres et de la dynamique. Virtuose magnifique, jamais démonstratif mais toujours ardemment musicien et poète, Nathan Laube sut faire vivre la Sonate en si mineur telle qu'en elle-même bien que par d'autres moyens. On a hâte de l'entendre sur l'antenne de France Musique et d'en pouvoir conserver la mémoire vivante.
 
Michel Roubinet
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