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​ Manon Lescaut selon Emma Dante à l’Opéra de Lyon – Maison close – Compte-rendu

C’est à la fois une défense et une condamnation de la maison close que propose Emma Dante dans sa mise en scène. Défense, car elle en fait un espace de rébellion féminine centré autour du lit, du plaisir et de la monétisation des corps. Le couchage, ce lieu où l’on nait, ou l’on jouit et où l’on meurt – ici un massif catafalque, s’impose comme le centre de gravité du spectacle. Il est d’abord saturé d’un rouge très vif, puis, pour la fin, d’un blanc immaculé, presque funèbre, d’où le couple Manon–Des Grieux s’envolera vers les cintres.

 

© Jean-Louis Fernandez

Forme vocale pour Lescaut

Cette narration débute dans un décor de cour d’auberge à trois étages, conçu par Carmine Maringola: chambres de passage qui deviennent, à l’acte II, chambres de bordel, puis, à l’acte III, cellules de prison, avant de disparaître totalement du plateau. La dénonciation de la maison close passe par tout un apparat d’armatures et de crinolines imaginées par Vanessa Sannino, transformant les femmes en macabres squelettes du désir masculin. Celui-ci, masqué, observe, achète et consomme — au premier chef Lescaut, le frère de Manon, incarné par Jérôme Boutillier, très en forme dans ses scènes d’ivresse et ses éructations.

 

© Jean-Louis Fernandez

Préfiguration de La Bohème

Les costumes célèbrent le triomphe de la couleur : jaune canari, vert émeraude, écarlate, sans oublier le rose bonbon, le bleu roi et le noir, la plus chère de toutes les teintes, réservée à la haute bourgeoisie. Les scènes d’ensemble, notamment à l’acte I, dont la foule préfigure celle de La Bohème montmartroise, sont réussies : même densité, même circulation foisonnante. L’effet est saisissant, surtout lorsque s’y investissent les forces très vives du chœur de l’Opéra de Lyon préparé par Benedict Kearns. Il s’en dégage de brillants seconds rôles comme l’Edmond de Robert Lewis ou le Géronte d’Omar Montanari.

 

© Jean-Louis Fernandez

 
Catalogue d’idées reçues

La direction d’acteurs, très appuyée, souvent trop, flirte avec l’outrance du cinéma muet. La chorégraphie et les pantomimes voulues par Manuela Lo Sicco saturent le plateau. Cette dénonciation appuyée de la violence patriarcale, livrée sans nuances, tourne rapidement au catalogue d’idées reçues. D’autant que les deux rôles principaux, Chiara Isotton et Riccardo Massi – que l’on sait capables de briller, comme dans La fanciulla del West qu’ils ont magistralement incarné ici même en janvier 2023 – ne montrent guère l’émotion et la finesse espérées. La soprano vénète privilégie l’impact et la projection à la demi-teinte sensuelle. Sa Manon est davantage Turandot que Liu. Pour sa part Riccardo Massi, engagé avec la vaillance d’un Calaf, échappe à la fragilité poétique de Des Grieux.

 

Sesto Quatrini © DR

Sous la direction de Sesto Quatrini, l’orchestre de l’Opéra de Lyon offre de belles couleurs et soutient avec soin la ligne vocale. On y entend tout le pathos de Puccini, d’une grande intensité — notamment au quatrième acte — mais l’on reste constament en deçà du frisson lacrymal attendu.

Vincent Borel

 

Puccini : Manon Lescaut - Lyon, Opéra, 20 mars, prochaines representations les 24, 26, 28 mars & les 1,3,5 & 7 avril 2026
www.opera-lyon.com/fr/programmation/saison-2025-2026/opera/manon-lescaut-1

Photo © Jean-Louis Fernandez

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