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Pierre Farago au temple d’Auteuil – Entre jubilation et contemplation – Compte-rendu

 
 
De Pierre Farago (photo), successeur d’André Isoir au CRR de Boulogne-Billancourt où il enseigne l’orgue et l’orchestration, on serait tenté de dire qu’il est avant tout compositeur et penseur. Sa réflexion porte notamment sur la philosophie et les structures du langage, et par le biais de son travail pédagogique sur la question de l’autisme (1). Il a publié une somme de contributions savantes librement accessibles sur le site Meer (2), magazine en ligne et en six langues abordant les thématiques les plus diverses.

Pierre Farago est titulaire du Koenig (1971) du temple d’Auteuil, instrument de seulement 16 jeux mais de grande réputation, construit sur les conseils d'André Isoir – son épouse, Annie Isoir, en fut longtemps titulaire. Ce Koenig fut choisi par Louis Thiry pour son intégrale du Clavier bien tempéré de Bach (Arion, 1973-1977, repris en 4 CD, 1994). Invité par Études et Recherche d’Auteuil, association qui organise au temple de la rue Erlanger conférences et concerts (3), Pierre Farago y proposait le dimanche 15 mars un programme réunissant avec bonheur Bach et deux de ses propres œuvres en création.

 

L'orgue Koenig du temple d'Auteuil © Mirou

 
Harmonieuse jubilation

 
 
Tant la taille et l’esthétique de l’orgue Koenig que son emplacement, à même le sol, en font l’instrument idéal pour la musique concertante, d’où l’œuvre initiale de Bach : Cantate Gott soll allein mein Herze haben BWV 169, créée à Leipzig en 1726, il y a exactement 300 ans, dont la Sinfonia d’introduction fait partie des pages d’envergure « avec orgue obligé » du Cantor. Son matériau provient d’un concerto perdu où Bach puisa aussi la matière de la Sinfonia de la Cantate BWV 42 et du Concerto pour clavecin BWV 1053 – la « parodie » dans ce qu’elle de plus créatif. Pierre Farago était entouré, magnifiquement, « d’étudiants d’établissements supérieurs de Paris et sa région » d’un professionnalisme saisissant, sous la direction de Raphaël Rochet, par ailleurs pianiste et antérieurement invité à ce titre par Études et Recherche d’Auteuil. Grand moment jubilatoire d’autant plus éclatant en termes de cohérence et d’harmonie que les musiciens, d’un vif équilibre baroque, non seulement ne constituent pas une formation permanente mais avaient dû procéder à des remplacements de dernière minute – dont l’un des deux merveilleux hautbois. Cette Cantate sans chœur et pour alto solo était interprétée par Sophie Hanne, voix souple dans sa chaleureuse tessiture, dynamiquement immergée dans une belle écoute réciproque.
 
La seconde partie du concert, avec une formation légèrement plus étoffée, l’acoustique claire mais nullement sèche du temple d’Auteuil servant tant les prestations solistes que les ensembles, était donc dédiée à la création d’œuvres de Pierre Farago. Féru de culture et de littérature germanique, italienne ou hispanique (il a été pensionnaire à la section de composition de la Casa de Velázquez à Madrid de 1997 à 1999), il fit d’abord entendre ses Tre Novi Canti di Orfeo « pour voix de soprane et ensemble orchestral », lesquels font suite à un cycle plus important de sept chants sur des poèmes du Tasse, non encore créé et intitulé Canzoniere di Orfeo : « La première version de ces dix œuvres était pour orgue et voix ; je les ai orchestrées ultérieurement. Dans cette version, alors que le Canzoniere demande un véritable orchestre avec les bois par deux, quatre cors, etc., les Novi Canti font appel à un ensemble plus restreint : ensemble à cordes, deux flûtes, deux hautbois, un cor anglais et une clarinette. »

 
Chambre d’écho onirique

 
Si Torquato Tasso (1544-1595), dont « la poésie réalise selon moi un équilibre ineffable entre les sentiments exprimés, d’une rare intensité et d’une grande délicatesse, et leur projection dans la nature et le monde qui en forment une sorte de chambre d’écho onirique », fut mis en musique par une quantité phénoménale de ses contemporains et inspira les siècles suivants, en particulier sa Gerusaleme liberata, de Monteverdi avec le Combat de Tancrède et Clorinde à Lully avec Armide, Haendel avec Rinaldo ou Rossini avec sa propre Armida, parmi tant d’autres, les compositeurs contemporains ne semblent guère avoir mis à contribution les quelque mille rime du poète. Sa vie inspira par ailleurs une pièce de théâtre à Goethe, un opéra à Donizetti, un poème fameux à Verlaine et à Lord Byron ses Lamentations de Tasso où Liszt à son tour puisa l’idée de son poème symphonique.

 

© Mirou

 
Complexe et lisible

 
À l’écoute des rime choisies par Pierre Farago, de multiples réminiscences viennent à l’esprit, depuis le Poème de l’amour et de la mer de Chausson ou l’orchestration de lieder de Schubert par Mottl, Reger ou Webern, jusqu’au poème lyrique pour voix soliste et quatuor à cordes Il Tramonto de Respighi, chaque compositeur ou orchestrateur trouvant dans ce domaine et de manière étonnamment individuelle une voix, un ton personnel pour aborder la mise en musique des poèmes. Pierre Farago articule ses Novi Canti en forme de mitre, comme l’on dit pour la disposition des tuyaux de façade de l’orgue italien, la partie centrale dominant une forme ABA de toute l’intensité de son dramatisme redoublé.
D’une complexité se doublant d’une puissante lisibilité, l’orchestre séduit par son ampleur et l’inventive beauté de l’instrumentation, mais aussi sa ductilité toute française. Effets de masse et rôle des musiciens, pour ainsi dire tous solistes, s’unissent et portent une voix soliste – magnifique Hannah Marandin – soumise à une redoutable tessiture. Si la compréhension des textes passe nécessairement à l’arrière-plan, nul doute que leur propre densité nourrit l’invention musicale et l’interprétation, mouvante et captivante.

 

Marc Tchalik © Alex Kostromin

 
Texture luxuriante

La seconde œuvre, autre climat, était le Nocturne pour violoncelle, quatorze cordes solistes, piano et célesta dédié à Marc Tchalik, initialement créé à Lyon en 2020 et recréé par lui-même lors de ce concert d’Auteuil. Rappelons que c’est le Quatuor Tchalik qui en 2020 également, à la Philharmonie de Paris, a créé le Quatuor à cordes Fuggite egre mie cure, aspri martiri de Pierre Farago, d’après une autre des Rime (Parte prima, XVIII) du Tasse (4). Nocturne « est une pièce à la forme complexe comportant trois sections qui forment chacune autant de miroirs diffractés de l’ensemble de l’œuvre. Elle évoque l’impression produite par la contemplation nocturne paisible d’un ciel étoilé, mais également la part plus contrastée dont toute nuit peut être porteuse. »

Faisant suite à une expression lyrique largement épanouie au violoncelle sur la texture luxuriante de l’ensemble instrumental, immense phrase au souffle ample comme d’un seul tenant, un sommet d’intensité extraordinairement tourmenté vient bouleverser la contemplation nocturne, puis perd en intensité sans rétablir tout à fait la quiétude initiale, une ombre demeurant suspendue. Œuvre magnifique et envoûtante, elle fut interprétée de même devant un public subjugué et nombreux – salle basse et vaste tribune étaient combles !
 
Michel Roubinet
 

Paris, temple d’Auteuil, 15 mars 2026
auteuil.epudf.org/evenements/concert-15/
 
  
(1) Pierre Farago, le langage de la musique et sa transmission
terredecompassion.com/2024/06/26/pierre-farago-le-langage-de-la-musique-et-sa-transmission/
 
(2) Biographie et écrits de Pierre Farago
www.meer.com/fr/authors/1037-pierre-farago
 
(3) Études et Recherche d’Auteuil
auteuil.epudf.org/activites/presentation-de-l-association-etudes-recherche/

(4) Quatuor à cordes de Pierre Farago par le Quatuor Tchalik à Royaumont
www.youtube.com/watch?v=QRYoLbZPsx4
 
Photo Pierre Farago © Association des amis de l'orgue de la cathédrale de Saint-Paul-Trois-Châteaux

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