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L’Or du Rhin sur instruments d’époque à la Philharmonie de Cologne – Wagner à la source – Compte-rendu

 

« Mes enfants, faites toujours du nouveau », avait inscrit Wagner sur le tableau de service du Festspielhaus de Bayreuth, à l'intention des premiers interprètes de son Ring. Message entendu cent-quarante-cinq ans plus tard, dans l’immense hémicycle de la Philharmonie de Cologne, avec un Wagner interprété par le Concerto Köln, le célèbre ensemble davantage connu pour ses Bach et ses Monteverdi.
 
Ce Rheingold servait de prologue à un projet prévu pour s’achever dans quatre ans et dont le monde lyrique devrait beaucoup entendre parler : un Ring avec les instruments de 1876 et les techniques vocales d’il y a un siècle et demi. A l’origine, le projet a surgi comme une plaisanterie, raconte Kent Nagano, la baguette de ce concert inaugural. Après un Idomeneo donné à Munich nous nous sommes amusés, avec quelques membres du Concerto Köln, à remonter le temps musical. Puisque l’ensemble a restitué Mozart, Haendel, Gossec, Schumann, Mendelssohn, pourquoi pas Wagner ? Nous étions précisément dans la ville dont les musiciens de la Cour jouèrent pour la première fois Rheingold et Walküre en 1869 et 1870. Quels instruments étaient les leurs ? Comment chantait-on avant la venue des grands interprètes wagnériens ? Et quel allemand pratiquait-on à cette époque ? Autant de questions étudiées par des historiens, philologues et musicologues des universités de Bayreuth, Halle et Cologne, placés sous la direction de l’intarissable Kai Hinrich Müller. Ces travaux sont destinés à devenir une somme éditoriale sous le titre de Wagner Lesarten ( Lectures de Wagner).
 
Thomas Mohr (Loge) et Kent Nagano © Koelner Philharmonie 

Lors d’une conférence donnée deux heures avant le concert, Kai Hinrich Müller a pris soin de décrypter la complexité du Ring, ses différents niveaux de langue et ses prononciations dialectales dans lesquelles le compositeur-poète a plongé sa plume. Mais qu’allait donner en salle cette expérience, aussi excitante sur le papier que l’ont été jadis les pages de Nikolaus Harnoncourt sur le discours musical ?
Du Wagner sur instruments anciens, musicologiquement informé, ce n’est pas tout à fait nouveau. Thomas Hengelbrock s’est attaqué à Tannhäuser et Marc Minkowski au Hollandais volant et aux Fées. En 2017, l’Opéra de Dijon avait monté un exaltant Ring avec les musiciens de l’Opéra de Paris, des Siècles et du Mahler Chamber Orchestra, regroupés sous l’éphémère intitulé de Richard Wagner European Orchestra. Ils révélèrent toute l’énergie que recelait ce monument musical, une fois écrémé de son pathos.
 
A Cologne, dès le prélude de Rheingold, les cordes houleuses et incisives, les traversos en bois, les vents moelleux se sont élevés d’un orchestre dont la disposition s’est voulue proche de Bayreuth avec des instruments répartis sur cinq paliers, des contrebasses et des harpes scindées en deux groupes, à droite et à gauche, tels des caissons de basses. Kent Nagano (photo), qui a plusieurs Ring à son actif, a semblé vouloir battre un record, ce Rheingold n’ayant duré que deux heures dix-sept minutes, loin des quasi trois heures auxquelles on est accoutumé. Vitesse ne fut pourtant pas synonyme de précipitation. La nervosité et le brillant évoquèrent les battues urgentes de Clemens Krauss et de Karl Böhm. Le Concerto Köln, devenu pour l’occasion une phalange de quatre-vingts instrumentistes, jouait au diapason 415 comme il était d’usage à Munich et à Bayreuth. Avec le choix de tempi aussi rapides, c’est la couleur des instruments qui prime. Le rendu est chtonien, voire rauque. Les tubas wagnériens ont été reconstruits pour ce projet et ils pourraient être les tubae des légions romaines, ou les Oxhorn viking. On imagine l’effet quand ils interviendront aux côtés de Hagen dans Götterdämmerung.
 
La prononciation d'un chanteur au XIXe siècle était un critère important pour évaluer ses qualités, analysa Kai Hinrich Müller durant la conférence. Il ne devait pas seulement chanter, mais aussi parler sur scène. Si les acteurs étaient jugés par leur capacité à chanter et à parler, les chanteurs se devaient de faire de même. Tout ce que l’on sait du jeu et de la voix de madame Schröder-Devrient, en qui Wagner voyait la chanteuse idéale, va en ce sens.
Il n’a pas été besoin d’être aussi germanophone pour goûter la variété des chants wagnériens, lesquels, durant ce Rheingold, s’adaptent à chaque personnage. Un méchant comme Alberich doit colorer les sons différemment que Wotan. La prononciation est le lien qui fait sens entre texte et son. Ils dépendent l'une de l'autre. Le public doit comprendre le texte à un niveau acoustique et émotionnel. L'interprète doit donc chanter avec une très grande précision d'articulation. Ce sont là, pour Wagner, des aspects essentiels pour représenter ses œuvres.
Cette théâtralité a paru comme une évidence lors de l’apparition de l’or, déclamée plus que chantée. L’épuisement des dieux après l’enlèvement de Freia s’exprime par un chant atone, volontairement détimbré. Si le roi des dieux, chanté par le spectaculaire Derek Walton, joue la basse pontifiante, Loge (Thomas Mohr) est bien ce Mercure nordique, habile et retors, qui trompe son monde en usant d’un débit gouailleur. Thomas Ebenstein, plus habitué à être Pedrillo ou Truffaldino, incarne un attendrissant Mime, victime d’Alberich auquel Daniel Schmutzhard apporte cette complexité qui fait de lui le personnage clé du Rheingold. Les Géants de Tujl Faveyts (habitué de Don Giovanni et de Sarastro) et Christoph Seidl plongent leur prononciation dans un allemand de taverne. La douce Freia de Sarah Wegner est la plus belcantiste du cast, avec son timbre fruité. La mise en espace, dans la conque de l’immense Philharmonie, fait apparaître Erda au premier balcon. L’imposante Gerhild Romberger, habituée des cycles mahlériens, déclame sa mise en garde avec un ton de pythonisse.
 
Vingt minutes de standing ovation ont salué cette performance révolutionnaire qui renouvelle l’approche de Wagner et on rêverait de l’entendre un jour dans l’abîme mystique du Festspielhaus. Si rendez-vous est d’ores et déjà pris avec Concerto Köln en 2023 pour une Walküre du même acabit, à quand l’invitation de leur Rheingold dans une salle française ?
 
Vincent Borel

Cologne, Philharmonie, 18 novembre 2021
 
Photo © Orchestre Symphonique de Montréal
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