Journal

Les Archives du Siècle Romantique (34) – Reynaldo Hahn vu par Marcel Proust

Reynaldo Hahn et sa musique sont particulièrement à l’honneur cet automne à Venise grâce au Palazzetto Bru Zane. Parallèlement au Cycle « Reynaldo Hahn, de la Belle époque aux Années folles »(1), auquel la fratrie Tchalik et le duo Tassis Christoyannis-Jeff Cohen ont donné son coup d’envoi il y a peu (2), le Palazzetto accueille une exposition « Hahn - Proust – Fortuny » (comportant une extraordinaire série de photos de Venise vers 1890), qui rappelle l’amour du musicien et de l’écrivain pour Venise et le séjour, le premier pour l’un comme pour l’autre, qu’il y effectuèrent en avril 1900 – ils logeaient au palais Fortuny, lieu fabuleux dont on ne peut que recommander la visite.(3)
 

Le Cycle Reynaldo Hahn à Venise se prolonge jusqu’au 26 octobre et il reste encore à découvrir de beaux programmes interprétés par le Quatuor Hermès, Judith van Wanroij et Francisco Poyato, Hugues Borsarello et Guillaume Bellom, Alessandro Deljavan (qui a, rappelons-le, signé une intégrale du piano de Hahn en 4 CD pour le label Ævea en 2015), sans oublier une soirée « Années folles » avec Marie Perbost, Violette Polchi, Sahy Ratia – jeune ténor dont on n’a pas fini d’entendre parler ! – et Philippe Estèphe, tous accompagnés par le piano de Marine Thoreau La Salle.

Plus largement, c’est l’ensemble de la saison du PBZ qui se place sous le signe de Reynaldo Hahn : la fin du mois d’octobre verra en effet la parution d’une quasi-intégrale des mélodies (107 mélodies, 4CD Bru Zane) par Tassis Chritoyannis et Jeff Cohen et, par la suite, le premier ouvrage lyrique de Hahn, L’Île du rêve, sera donné en version de concert sous la direction d’Hervé Niquet (le 26 janvier à Munich), suivie de la comédie musicale La Carmélite (le 14 mars à Toulouse), Leo Hussain tenant ici la baguette. Rares partitions qui feront toutes deux l’objet d’un enregistrement.
Autant dire que le choix d’un document relatif à Reynaldo Hahn s’imposait pour les Archives du Siècle Romantique de ce début octobre. C’est à Marcel Proust que l’on va laisser la parole, ou plutôt à Dominique, l’un des pseudonymes sous lesquels le futur auteur de la Recherche signa au tout début du XXe siècle, dans les colonnes du Figaro (alors dirigé par Gaston Calmette), des chronique mondaines au fil desquelles son sens aigu de l’observation faisait merveille. En quelques lignes, on est transporté rue de Monceau en 1903, dans le célèbre salon de la peintre Madeleine Lemaire – celle que Robert de Montesquiou baptisa « L’Impératrice des Roses ». Tout à coup, un “instrument de musique de génie” nommé Reynaldo Hahn se met à chanter ...

Alain Cochard

*  *
*

Dominique [Marcel Proust], “La Cour aux Lilas et l’Atelier des Roses. Le salon de Mme Madeleine Lemaire”, Le Figaro, 11 mai 1903.

[…] La grande-duchesse Vladimir s’est assise au premier rang, entre la comtesse Greffulhe et la comtesse de Chevigné. Elle n’est séparée que par un mince intervalle de la petite scène élevée au fond de l’atelier, et tous les hommes, soit qu’ils viennent successivement la saluer, soit que pour rejoindre leur place, ils aient à passer devant elle, le comte Alexandre de Gabriac, le duc d’Uzès, le marquis Vitelleschi et le prince Borghèse, montrent à la fois leur savoir-vivre et leur agilité en longeant les banquettes face à Son Altesse, et reculent vers la scène pour la saluer plus profondément, sans jeter le plus petit coup d’œil derrière eux pour calculer l’espace dont ils disposent. Malgré cela, aucun d’eux ne fait un faux-pas, ne glisse, ne tombe par terre, ne marche sur les pieds de la Grande-Duchesse, toutes maladresses qui feraient, d’ailleurs, il faut l’avouer, le plus fâcheux effet. Mlle Lemaire, si exquise maîtresse de maison, vers qui tous les regards sont tournés, dans l’admiration de sa grâce, s’oublie à écouter en riant le charmant Grosclaude. Mais au moment où j’allais esquisser un portrait du célèbre humoriste et explorateur, Reynaldo Hahn fait entendre les premières notes du “Cimetière” et force m’est de remettre à un de mes prochains salons la silhouette de l’auteur des “Gaietés de la semaine” qui depuis, avec tant de succès, évangélisa Madagascar.
 

Reynaldo Hahn à Venise en 1900 © Archives PBZ

Dès les premières notes du “Cimetière”, le public le plus frivole, l’auditoire le plus rebelle est dompté. Jamais, depuis Schumann, la musique pour peindre la douleur, la tendresse, l’apaisement devant la nature, n’eut de traits d’une vérité aussi humaine, d’une beauté aussi absolue. Chaque note est une parole, ou un cri ! La tête légèrement renversée en arrière, la bouche mélancolique, un peu dédaigneuse, laissant s’échapper le flot rythmé de la voix la plus belle, la plus triste et la plus chaude qui fut jamais, cet “instrument de musique de génie” qui s’appelle Reynaldo Hahn étreint tous les cœurs, mouille tous les yeux, dans le frisson d’admiration qu’il propage au loin et qui nous fait trembler, nous courbe tous l’un après l’autre, dans une silencieuse et solennelle ondulation des blés sous le vent. Puis M. Harold Bauer joue avec brio des danses de Brahms. Puis Mounet-Sully récite des vers, puis chante M. de Soria. Mais plus d’un est encore à penser aux “roses dans l’herbe” du cimetière d’Ambérieu, inoubliablement évoqué. Mme Madeleine Lemaire fait taire Francis de Croisset qui bavarde un peu haut avec une dame, laquelle a l’air de ne pas goûter la défense qui vient ainsi d’être édictée à son interlocuteur. La marquise de Saint-Paul promet à Mme Gabrielle Krauss un éventail peint par elle-même et lui arrache en échange la promesse qu’elle chantera “J’ai pardonné” à l’un des jeudis de la rue Nitot. Peu à peu les moins intimes s’en vont. Ceux qui sont plus liés avec Mme Lemaire prolongent encore la soirée, plus délicieuse d’être moins étendue, et dans le hall à demi-vide, plus près du piano, on peut, plus attentif, plus concentré, écouter Reynaldo Hahn qui redit une mélodie pour Georges de Porto-Riche arrivé tard.
 — Il y a dans votre musique quelque chose de délicat (geste de la main qui semble détacher l’adjectif) et de douloureux (nouveau geste de la main qui semble encore détacher l’adjectif) qui me plaît infiniment, lui dit l’auteur du “Passé”, en isolant chaque épithète, comme s’il en percevait la grâce au passage.
Il semble ainsi d’une voix qui semble heureuse de dire les mots, accompagnant leur beauté d’un sourire, les jetant avec une nonchalance voluptueuse du coin des lèvres, comme la fumée ardente et légère d’une cigarette adorée, tandis que la main droite, aux doigts rapprochés, semble être en train d’en tenir une. Puis tout s’éteint, flambeaux et musique de fête, et Mme Lemaire dit à ses amis :
— Venez de bonne heure mardi prochain, j’ai Tamagno et Reszké.
Elle peut être tranquille. On viendra de bonne heure.

(1) Cycle Reynaldo Hahn, programmation détaillée : bru-zane.com/fr/ciclo/ciclo-reynaldo-hahn/

(2)    Lire le CR : www.concertclassic.com/article/les-10-ans-du-palazzetto-bru-zane-le-beau-printemps-de-la-musique-francaise-compte-rendu

(3)    fortuny.visitmuve.it/en/home/

Photo ( Reynaldo Hahn dans le magazine Musica en 1911) © Archives PBZ

Partager par emailImprimer

Derniers articles