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Le spectacle de l’Ecole de Danse de Nanterre au Palais Garnier – L’élégance et le charme – Compte rendu

 
Comme toujours enthousiasmant, comme toujours intelligent, comme toujours dégageant une énergie positive autant que charmeuse : la vision de cette jeune garde façonnée par les maîtres de l’Ecole de Danse de Nanterre est une leçon de vie autant qu’un pur plaisir. Et aiguillonne les curiosités sur ce que sera la Scène nationale dans les prochaines années. Il y a sûrement eu des pleurs, quand les jeunes élèves sont entrés en internat, quittant leurs parents pour un dur apprentissage mais animés par une volonté farouche, il y aura des pleurs s’ils n’arrivent pas à intégrer la Compagnie, qui n’a pas toujours de place à leur offrir, mais ils auront appris à maîtriser leur corps, à travailler dur, à partager des passions, à garder un axe, à oser, comme le recommande Elisabeth Platel. Ecole de vie donc, autant que de beauté.

Talents  à suivre
 
Certes, il n’y a pas toujours de fracassantes révélations, mais là n’est pas l’essentiel, qui tient dans une harmonie de lignes et d’expressivité du geste, adaptée aux divers styles que peut emprunter le mouvement. Et cette année, il y a en avait, incontestablement, dont on suivra la future carrière avec l’intérêt que suscite leurs dons et la façon dont ils s’épanouiront à la pratique de la scène. Intelligent, on l’a dit, que ce programme équilibré par Elisabeth Platel, toujours passionnément engagée dans sa mission de directrice de l’Ecole, car elle veille à dérouler, comme une tapisserie, les axes majeurs de son enseignement : ne pas oublier les racines de l’art académique, même si les œuvres peuvent paraître désuètes, mais elles sont essentielles. Conteste-t-on les gammes ? Vérifier si les corps sont bien positionnés, si l’en dehors est parfait, si la pointe ne chasse pas tout en étant plantée, que les épaules ne remontent pas pendant les sauts, que la hanche ne bascule pas, que le point d’équilibre est trouvé.

 

"Soir de fête" © Svetlana Loboff - Opéra national de Paris

 
Episodes chorégraphiques
 

Cette année, occasion également de rendre hommage à Christiane Vaussard, incomparable pédagogue à laquelle Platel est restée fidèle, la soirée s’ouvrait donc sur Soir de fête de Léo Staats, qui permettait de descendre dans la grande pyramide du mouvement codé : le ballet , daté de 1925, et déroulé sur des extraits de La Source de Delibes, est une sorte d’examen de passage de toutes ces figures rituelles et indispensables, sur fond de kiosque festif et paré de tutus irisés aux teintes flatteuses. On suit son déroulement avec une attention admirative tant il requiert de rigueur. Délicieusement mené par un groupe de jeunes gens au talent déjà accompli, il offrait une pépite : la vision délicate, précise, de la fine Carina Elena Giorgiu, solide autant qu’aérienne et montrant un pied qu’aurait sans doute apprécié Pierre Laclotte, amoureux des légères sylphides. Sans toute émue et tendue, la jeune fille n’a besoin, pour être accomplie, que de se laisser aller à plus de lyrisme, de ployé dans le cou : mais sans doute le ballet de Léo Staats ne l’implique-t-il pas ! Et cela s’acquerra surement sans problème, puisque les lignes de force sont déjà en place.

 

"Le Petit Prince" © Svetlana Loboff - Opéra national de Paris

 
 
Le retour à l’enfance

 
Ensuite, place à une créativité sans provocation, adaptée à la jeunesse des danseurs, encore que le Petit Prince fasse rêver jusqu’à cent ans, et sans doute pour toujours. La spirituelle étoile que fut Clairemarie Osta souhaitait y apporter sa touche, en toute modestie. Et elle a su mettre en place de ravissants tableaux qui s’enchaînent comme en un film d’animation, et évoquent les rencontres oniriques du héros de Saint-Exupéry. Le fond créé par Camille Dugas, décor dépouillé aux fraîches couleurs et aux tracés nets, comme ceux de l’écrivain, permet un cadre exquis pour ces moments irréels, parcourus de personnages délicatement colorés, notamment la séduisante apparition de la longue Vicktoriia Pirogova en Allumeur de réverbères, la rose enchanteresse dessinée par Prune Kaufmann et le racé Petit Prince d’Antonin Ange Boutet. Avec pour incarnation majeure, le toujours beau Mathieu Ganio, remonté à la surface depuis sa retraite, et campant un aviateur à la présence forte, autant que discrète. Déroulé sur une musique du suédois Simon Bang, le ballet, qui commence comme du Sauguet, n’est d’ailleurs pas loin de Mirages, grand triomphe lifarien, à la chorégraphie évidemment plus violente que les douces visions dessinées par Clairemarie Osta.

 

"Yondering" © Svetlana Loboff - Opéra national de Paris

 
La merveille

Enfin, un chef d’œuvre, étranger à toute forme de mode : Yondering de Neumeier, créé en 1996 pour l’Ecole nationale du Ballet du Canada et devenu un des piliers du répertoire de l’Ecole de Nanterre. Là, sur la jubilante musique de Stephen Collins Foster et les Chants de l’Ouest américain enregistrés par Thomas Hampson, c’est tout un frémissement juvénile qui nous emporte. Les gestes n’y obéissent à aucune règle fixe, sinon celle de l’humeur la plus fluctuante. Neumeier y dit la vérité, tout simplement, et les danseurs bondissent, se bousculent, chutent, se frôlent et s’enlacent avec la versatilité et la maladresse bénie de l’adolescence, maladresse qui demande le plus grand art scénique. Assurément, ils l’ont, tout comme la jeune garde formée par l’Orchestre des lauréats du Conservatoire (1), lesquels, dans la fosse, donnent le maximum, et que dirige Fayçal Karoui avec son énergie coutumière. Orchestre qui, il faut le rappeler, n’est présent que dans les deux premiers ballets, ce dernier étant sur bande.
 
 Jacqueline Thuilleux
 

 

(1) Formation que l’on retrouvera le 30 avril (19h, entrée libre) au Conservatoire de Paris (Salle Rémy-Pflimlin) dans un programme Brahms, Schumann et Dvorak, sous la direction d’élèves de la classe d’Alain Altinoglu et avec l'admirable archet de Johannes Gray dans le Concerto pour violoncelle de Schumann  www.conservatoiredeparis.fr/fr/saison-20252026/classe-de-direction-dorchestre-dalain-altinoglu
 
Paris, Palais Garnier, 18 avril 2026

Photo (Yondering) © Svetlana Loboff - Opéra national de Paris

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