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La Passion selon saint Jean à l'Opéra de Dijon – Pâques danse – Compte-rendu

 
Ce n’est évidemment pas la première fois que l’on cherche à faire spectacle des Passions de Bach. En 1984, Pier Luigi Pizzi s’emparait de la Saint Jean et envahissait tout le parterre de la Fenice de Venise pour proposer une mise en scène de cette « action sacrée », inspirée de l’univers esthétique des peintres des XVIet XVIIsiècles. Depuis, bien d’autres s’y sont essayés, jusqu’aux « ritualisations » d’un Peter Sellars, en passant par les visions hiératiques d’un Bob Wilson. Cette fois, par la volonté de Leonardo García Alarcón, on danse sur la musique de Bach, puisque plus que de théâtre, c’est de ballet qu’il est ici question. Sasha Waltz s’est déjà frottée à l’opéra, notamment avec Pascal Dusapin, mais c’est clairement la danse qui joue ici un rôle central : la scène est un vaste plateau nu, propice aux évolutions des artistes de sa compagnie, et l’orchestre est divisés en deux groupes, répartis de part et d’autre d’une avancée centrale, les chanteurs étant le plus souvent au niveau des instrumentistes, mais parfois sur le plateau proprement dit, tandis qu’une partie du chœur chante depuis la salle.
 

© Mirco Magliocca - Opéra de Dijon

On s’en doute, Sasha Waltz ne propose à aucun moment une illustration littérale du récit de la Passion. D’ailleurs, aucun surtitrage n’est proposé pendant ces deux heures, et à moins d’avoir son Bach avec mention, impossible de s’amuser au petit jeu du décalage possible entre le texte chanté et ce qui se passe sur scène. Pour autant, l’œil repère un personnage qui doit être Jésus, ou du moins plusieurs, car la grande tunique blanche qui permet de l’identifier est portée successivement par différents danseurs et danseuses. On devine des références distanciées aux injures subies par le Christ, notamment à travers l’utilisation de longues perches par les « bourreaux ».
 

© Mirco Magliocca - Opéra de Dijon

À mi-parcours, la musique s’interrompt pour être remplacée par une sorte de vrombissement d’avion qui décolle, cependant que tout le monde se met à frapper frénétiquement à coups de marteau sur des blocs de bois (l’heure de la crucifixion n’a pourtant pas encore sonné). L’introduction de grands cadres de bois permet de composer quelques triptyques ou polyptiques en allusion à l’art sacré d’autrefois. Miroirs, fumigènes et éclairages raffinés participent aussi à l’action. Vêtus dans un camaïeu de couleurs allant de l’écru à l’ocre, les chanteurs et danseurs endossent parfois des habits plus sombres, noirs ou violet (la couleur de Ponce Pilate). On admire au passage l’aisance avec laquelle les deux groupes se mêlent, les chanteurs exécutant certains mouvements avec les danseurs, la prestation la plus remarquable étant néanmoins celle d’Yves Ytier, violoniste et danseur, qui, tout en jouant, évolue sur scène – double emploi dans lequel il s'est plus d'une fois déjà fait remarquer
 

Leonardo García Alarcón © Vincent Ardelet

Musicalement, c’est une interprétation « passionnée » que Leonardo García Alarcón propose de la Passion, très loin des versions rigoristes, à l’allemande, qui ont longtemps dominé. On s’en aperçoit dès les premières phrases de l’Evangéliste de Valerio Contaldo, à la voix souple et charnue, qui n’hésite pas à traduire dans son corps la souffrance du Christ, sans cette distance clinique qu’adoptent certains narrateurs. Dans le registre de ténor, Mark Milhofer n’a pas le même investissement physique mais ses interventions s’appuient davantage sur la virtuosité vocale. Du côté des voix graves, Christian Immler est un Christ plein de gravité, empreint d’une sagesse séculaire, impression encore confirmée par la blancheur de sa barbe et de son costume. Georg Nigl prête à Pilate des accents parfois inattendus, presque expressionnistes, ce qui ne surprend pas de la part d’un artiste connu pour ses incarnations à l’opéra. Le contre-ténor Benno Schachtner interprète d’une voix séduisante le peu qui lui est confié, tandis que Sophie Junker manifeste une maturité appréciable dans ses quelques airs. Rejoint par le Chœur de l’Opéra de Dijon, le Chœur de Chambre de Namur impressionne une fois de plus par sa cohésion et sa puissance, qualités indispensables pour l’un des protagonistes essentiels du récit. Quant à Cappella Mediterranea, emmenée par l’autorité de son chef, elle déploie une opulence sonore tout à fait bienvenue, dissipant les craintes qu’aurait pu éveiller le cadre de l’immense Auditorium de Dijon.

La représentation du samedi 30 mars a été filmée pour diffusion ultérieure sur Arte ; le spectacle sera présenté au Théâtre des Champs-Elysées les 4 et 5 novembre prochains.

 
Laurent Bury
 

 
Bach : Passion selon saint Jean –  Dijon, Auditorium, dimanche 31 mars 2024.

Photo © Mirco Magliocca - Opéra de Dijon

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