Journal
Isabelle Demers à l’orgue de Radio-France – Un art économe et phénoménal – Compte-rendu

Dans sa saison d’orgue plus diversifiée que jamais, récitals solistes ou concerts avec orgue, Radio France recevait pour le premier rendez-vous de l’année 2026 l’organiste québécoise Isabelle Demers, professeure à l’Université́ McGill de Montréal et titulaire de l’orgue (1932/1977) Casavant, l’illustre maison de Saint-Hyacinthe, de l’église presbytérienne St. Andrew and St. Paul. Restauré en 1992 par la firme Caron-Gagnon-Baumgarten de Saint-Léonard, cet orgue entièrement dissimulé à la vue, si ce n’est la chamade alors ajoutée, est le plus grand de Montréal : l’instrument principal (dans le chœur) et celui de tribune (en fond de nef, tout aussi invisible) cumulent quelque 113 jeux.
Transcriptions et œuvres originales
Isabelle Demers avait déjà été l’hôte de la Maison ronde en janvier 2023 lors d’une première rencontre à l’Auditorium avec Stravinski : Sacre du printemps à quatre mains avec Shin-Young Lee. La transcription était aussi au programme de ce récital 2026, à trois œuvres pour orgue répondant trois adaptations. Impressionnante de virtuosité, sans la moindre ostentation, Isabelle Demers joua son programme par cœur, comme certes tout pianiste le ferait, mais ce qui à l’orgue représente un redoutable défi, dans la mesure où il faut aussi mémoriser, sur un instrument spécifique dont l’interprète de passage n’est pas nécessairement familier, une quantité colossale de registrations et de changements de claviers – la prestation, déjà à cet égard, s’annonçait des plus remarquables.
Maniement expert
En ouverture, Isabelle Demers proposa sa transcription de Fête à Bagdad, ultime tableau de la Shéhérazade de Rimski-Korsakov. L’aisance des musiciens nord-américains coutumiers des grands instruments d’esthétique orchestrale s’y fit aussitôt ressentir à travers un maniement expert des contrastes de plans sonores et de la palette des timbres. Avec tout au long de ce concert, quelle que soit l’esthétique de l’œuvre du moment, une constante : un art « économe » de la registration, sans inutile ou même préjudiciable accumulation de jeux – peu d’effets de masse mais un sens de la mesure réellement optimisé, pour une constante intelligibilité des textures tout simplement extraordinaire.
Les compositrices continuant d’être à l’honneur à Radio France, Isabelle Demers fit entendre, d’un tout autre format, les Trois Pièces (1911) de Nadia Boulanger, qui ont fini par trouver leur place au concert et au disque : Prélude, Petit Canon et Improvisation, pages « modestes » pensées pour orgue ou harmonium, en fait denses et d’une riche complexité, ici superbement instrumentées. Un préécho stravinskien s’ensuivit : Final de l’Hommage à Stravinsky (1987) de Naji Hakim, page symphonique de grande ampleur parfaitement en accord avec l’esthétique orchestrale anglo-saxonne (dont relève en partie le Grenzing de Radio France), triptyque d’ailleurs créé par l’auteur à l’orgue du Royal Festival Hall de Londres.

© Orchestre Symphonique de Montréal
> Les prochains concerts d'orgue <
Enchantement debussyste
La seconde partie s’ouvrit sur le dernier grand Prélude et fugue de Bach, l’ut majeur BWV 547, au « Carillon de Noël » initial faisant suite – l’un des grands moments de ce concert – une Fugue monumentale dont la projection, par le biais des timbres choisis mais aussi un toucher et une articulation suprêmement évalués, fut prodigieuse de clarté. Retour de l’orchestre avec Prélude à l’après-midi d’un faune de Debussy dans la transcription de Jean-Baptiste Robin, présent dans l’Auditorium, reflet de l’orchestre debussyste ouvert à toute reformulation selon l’instrument et l’interprète. L’enchantement de la version originale fut ici magnifiquement au rendez-vous – où l’on surprend, au chiffre 10 de la partition (cascades de triolets), comme une réminiscence du fameux « thème de Shéhérazade » qui refermait Fête à Bagdad.
Un Stravinski phénoménal
Pour couronner la soirée, un monument : les Trois Mouvements de Petrouchka dans la « version à deux mains du compositeur » adaptée à l’orgue de façon grandiose par Isabelle Demers. Moment phénoménal où non seulement fut restituée la version pour piano de 1921, conçue par Stravinski pour Arthur Rubinstein d’après son ballet de 1911 – absolument digne, à l’orgue de Radio France, du jeune Rubinstein (il n’existe, sauf erreur, qu’une captation en concert de 1961, au Carnegie Hall de New York, l’interprète n’étant pas au meilleur de sa forme), de Marcelle Meyer, de Maurizio Pollini et, plus récemment, de Jean-Baptiste Fonlupt –, mais aussi la somptuosité des couleurs originelles du ballet. Jusqu’à réussir ce tour de force de suggérer-restituer tant la percussion du piano que la palette de l’orchestre. On comprend que les salles de concert anglaises ou d’outre-Atlantique, avant que ne soient créés les grands orchestres symphoniques des métropoles américaines, se soient dotées d’orgues destinés à faire connaître le répertoire symphonique – du moins, à l’instar d’un Edwin Lemare, quand elles disposaient de musiciens aussi accomplis qu’une Isabelle Demers aujourd’hui ! Laquelle, en guise de petit bis pour faire redescendre la tension, offrit le premier mouvement, immaculé et piquant de poésie, de la Sonate en trio n° 6 de Bach …
Michel Roubinet

Paris, Auditorium de Radio France, 9 janvier 2026
Prochains concerts avec orgue à Radio France
https://www.maisondelaradioetdelamusique.fr/genre/orgue?saison=4118
Photo © Orchestre Symphonique de Montréal
Derniers articles
-
22 Janvier 2026Thierry GEFFROTIN
-
21 Janvier 2026Laurent BURY
-
20 Janvier 2026Laurent BURY







