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Hommage à Daniel Matrone (1948-2021) – D'une rive à l'autre de la Méditerranée

 

Un musicien inclassable au singulier destin, quête des origines menée sa vie durant, dédiée à la création et comme en marge d'un monde réel dont Daniel Matrone, emporté par la maladie le 11 septembre 2021, n'avait pas moins une conscience aiguë, nourrie d'un intérêt constant pour tout ce qui l'entourait sans s'y intégrer pleinement. Cette distance voulue était la condition même de la liberté du créateur, lequel s'inscrit dans une lignée aussi éminemment française qu'ouverte sur d'autres horizons, étrangère à toute obédience ou appartenance à quelque école que ce soit. (On songe à ce dont parlait Bergson sur la création et la liberté : « Bref, nous sommes libres quand nos actes émanent de notre personnalité tout entière, quand ils l’expriment, quand ils ont avec elle cette indéfinissable ressemblance qu’on trouve parfois entre l’œuvre et l’artiste ».)
 
© DR
 
Né le 23 décembre 1948 à El Tarf, près de Bône (Annaba, Algérie), Daniel Matrone était de double ascendance italienne : aire napolitaine et Forio d'Ischia, illustrée (lignée maternelle) par le cardinal Luigi Lavitrano (1874-1950), archevêque de Palerme, et le compositeur Giacinto Lavitrano (1875-1938). Avant tout pianiste, formé auprès d'une élève de Paderewski dans la tradition romantique, il découvre l'orgue incidemment à travers le Merklin de la cathédrale de Bône, aujourd'hui disparu mais frère jumeau du dernier instrument dont il sera titulaire. De même que la peinture l'a tenté (il laisse des aquarelles délicieusement caustiques et spirituelles, dont Le Tout-Bordeaux des Arts et des Lettres – Le bal des débutantes, à l'image du regard acéré qu'il portait sur la société, mais chaleureux quant à l'individu, collection particulière), il ressentait le piano comme son instrument.

Des rencontres marquantes
 

Yvonne Lefébure, avec qui il travaille en privé l'interprétation, le conforte dans cette perception, cependant que Maurice Duruflé renforce la vocation du compositeur. C'est pourtant dans la classe d'orgue de Xavier Darasse qu'il entre au Conservatoire de Toulouse, sans que cette rencontre n'ait de réel impact. Nommé en 1971 titulaire du Merklin (tel un écho de Bône) de Saint-Michel de Bordeaux, il travaille, deux ans plus tard et toujours en privé (elle n'enseignait pas en conservatoire à cette époque), avec Marie-Claire Alain, dont il est alors le seul élève français, confrontation d'autant plus fructueuse qu'elle laisse toute latitude à sa personnalité.
 
Titulaire en 1979 à l'église royale de Saint-Jean-de-Luz, il succède en 1981 à Francis Chapelet à la classe de Talence (quand le Conservatoire de Bordeaux crée, enfin, une classe d'orgue) puis devient professeur à l'École Nationale de Musique et de Danse des Landes. Il participe l'année suivante (1984) à la création de la galerie bordelaise Ekymose Art contemporain, où il donne en première audition plusieurs cycles pour piano, dont une suite monumentale, Mataf. (Il accompagnera en 1998, au piano, la chanteuse américaine Meredith Monk au CAPC–Musée d'Art contemporain de Bordeaux.) Organiste de Notre-Dame de Bordeaux en 1986, il y instaure l'année suivante le Concours international d'orgue de Bordeaux, dont l'esprit et l'originalité attirent Français et étrangers quatre années durant.
 

A la tribune de Saint-Louis-des-Français © Pascal Copeaux
 
Titulaire de Saint-Louis-des-Français à Rome

Puis l'appel des origines lui fait franchir le pas : il devient en 1999 titulaire de Saint-Louis-des-Français à Rome (où il poursuit son enseignement en dehors de toute structure instituée) et conservateur des orgues historiques de Saint-Louis (1) et de la Trinité-des-Monts : Merklin jumeaux de ceux de Bône et de la Congrégation des Sœurs du Sacré-Cœur d'Alger (ordre d'ailleurs en charge, de 1828 à 2006, de la Trinité-des-Monts) – étonnant parallélisme entre ces Merklin d'Algérie et de Rome. Dès 2002, Daniel Matrone crée la Semaine de l'orgue français, à Saint-Louis et à la Trinité (puis uniquement à Saint-Louis : Settimana dell'organo di San Luigi dei Francesi), dont Concertclassic a rendu compte en 2009 et 2010 (2). La fine fleur de l'orgue français s'y produit, de Marie-Claire Alain à Jean Guillou, de Sophie-Véronique Cauchefer-Choplin, Olivier Vernet, Marie-Ange Leurent et Éric Lebrun, Vincent Warnier, Véronique Le Guen ou Gabriel Marghieri à Jean-Baptiste Monnot ou Paul Goussot, mais aussi italienne – dont la Romaine Livia Mazzanti, parallèlement à la tête du Festival Musicometa, ou Lorenzo Bonoldi, organiste de la Scala de Milan –, jusqu'en 2019.
 

A la tribune de la Trinité des Monts © DR

Une œuvre intégralement inédite

Prisée par la critique, sa discographie restreinte (nombre de concerts romains sont enregistrés, certains publiés) témoigne d'un éclectisme choisi. Y resplendissent d'exceptionnelles gravures Max Reger réalisées dans les conditions du concert, sans montage ni reprise (3). Concertiste aguerri, il laisse avant tout une œuvre considérable en tant que compositeur, principalement pour piano et pour orgue – sa troublante Sonate pour flûte et piano a été gravée par Mauro Conti et Alessandro Stella (Continuo, 2012). D'une complexe et sensible modernité, des plus personnelles dans sa période française (à l'instar de l'étonnant Eupalinos pour orgue, 1990, d'après Paul Valéry), il compose durant ses années romaines des cycles pour ses deux instruments (dont une vaste Suite romaine pour chacun d'eux) le situant dans une lignée française librement réinventée, continuation du voyage dans le temps non pour le remonter mais pour venir jusqu'à nous : il a enregistré à Saint-Louis Rivages incertainsSept pièces pour orgue (Ayre, 2008), et sur son propre Bechstein de 1920 un cycle onirique : La constellation des transatlantiques (Contempoars, 2013). L'un de ses derniers cycles s'intitule L'Orgue et l'Orient (2016, en lien avec la Semaine de l'orgue au Liban, où il fit entendre l'œuvre, qu'il redonna à Rome lors de la Settimana 2017), rehaussé de sa lecture passionnée de La musique arabe du baron Rodolphe d'Erlanger (six volumes parus entre 1930 et 1959, reprint Geuthner, 2001), tout un monde qui indéniablement l'habitait.
 
Pour boucler la boucle, il aurait fallu refranchir la Mer, quitter l'Italie des origines pour l'Algérie, paradis perdu de l'enfance et de l'adolescence. Si les conditions politiques et culturelles n'ont pas permis ce pas ultime, également la concrétisation d'un projet de Festival Saint-Augustin autour de l'orgue ruiné d'Hippone et pour la mise en valeur d'un patrimoine organistique algérien méconnu et plus que fragilisé, Daniel Matrone eut néanmoins l'occasion d'y revenir, le pianiste et l'organiste se produisant à Annaba et à Alger. Il y eu aussi, en mars 2012 sur France Musique, deux émissions « mémorielles » avec Benjamin François (qui avait consacré plusieurs soirées d'Organo pleno au Festival romain : Tutti a Roma, dont un Domaine privé Daniel Matrone, en 2009) : Sur les pas de Camille Saint-Saëns à Alger. Radio France, en cette année du centenaire de la mort de Saint-Saëns, pourrait les rediffuser ou les mettre en ligne : Daniel Matrone y révèle beaucoup de lui-même. Quant à l'œuvre, elle demeure intégralement inédite – ce n'était pas le souci du compositeur. C'est dire si la tâche est immense afin que cette musique profondément originale, poétique et humaine, puissante et décantée, ne soit pas à jamais perdue pour la postérité.
 
Michel Roubinet

 
Note : Impossible, malheureusement, de ne pas évoquer la polémique qui, au lendemain de la disparition du musicien, a surgi au sujet de la gestion du personnel dépendant des Pieux Établissements de la France à Rome et à Lorette, fondation administrée par la France via son ambassade près le Saint-Siège, laquelle a notamment en charge l'administration des établissements français à Rome, dont l'important patrimoine constitué de nos cinq églises « nationales » : Saint-Louis-des-Français, Trinité-des-Monts, Saint-Yves-des-Bretons, Saint-Claude-des-Bourguignons, Saint-Nicolas-des-Lorrains. Relayée par le journal Marianne (4), elle dénonce un état de fait, en regard du cas particulier de Daniel Matrone, contrastant assurément avec la cérémonie du 13 juin dernier à Saint-Louis-des-Français (5) au cours de laquelle furent remis à Daniel Matrone, officier dans l'ordre des Arts et des Lettres en France, les insignes de commandeur dans celui de Saint-Grégoire-le-Grand – Ordo Sancti Gregorii Magni, équivalent de la Légion d'honneur, à titre civil ou militaire, pour le Saint-Siège. Polémique qui sans doute a sa raison d'être, mais dont l'écho n'est pas à la hauteur de la perte du musicien.
 

 

(1) Rome, orgue Merklin de Saint-Louis-des-Français :
it.wikipedia.org/wiki/Organo_della_chiesa_di_San_Luigi_dei_Francesi_a_Roma
 
(2) Rome, Semaine de l'orgue français 2009 :
www.concertclassic.com/article/compte-rendu-rome-semaine-de-lorgue-saint-louis-des-francais-1
www.concertclassic.com/article/compte-rendu-rome-semaine-de-lorgue-saint-louis-des-francais-ii
 
Rome, Semaine de l'orgue français 2010 :
www.concertclassic.com/article/compte-rendu-rome-tra-lalba-e-il-crepuscolo-3eme-semaine-de-lorgue-saint-louis-des-francais
www.concertclassic.com/article/compte-rendu-rome-te-deum-tango-et-mystique-iranienne-3eme-semaine-de-lorgue-saint-louis-des
 
(3) Discographie de Daniel Matrone :
www.france-orgue.fr/disque/index.php?zpg=dsq.fra.rch&org=Daniel+Matrone&tit=&oeu=&ins=&cdo=1&dvo=1&vno=1&cmd=Rechercher&edi=
 
(4www.marianne.net/monde/europe/vingt-ans-sans-cotisations-sociales-un-salarie-des-pieux-etablissements-meurt-dun-cancer
 
(5saintlouis-rome.net/remise-des-insignes-de-commandeur-de-lordre-de-saint-gregoire-le-grand-a-maitre-daniel-matrone/
 
 
Photo © DR

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