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Ercole amante d’Antonia Bembo à l’Opéra Bastille – Retour de femme – Compte rendu

Dix ans que l’Opéra de Paris n’avait pas inscrit à son programme un opéra du Seicento italien. C’était L’Eliogabalo, œuvre de Cavalli longtemps restée inconnue, et portée, déjà, par Leonardo Garcia-Alarcón et Cappella Mediterranea. Un répertoire presque identique (1) investit cette fois le plateau de Bastille dans un format XL, tant visuellement que musicalement (52 interprètes en fosse et le chœur de Chambre de Namur forts de  36 membres). Une consécration pour la compositrice inconnue Antonia Bembo (vers 1640-1715), saluée ce soir de première aussi chaleureusement dans la salle que l’était la victoire du PSG sur la place de la Bastille.

L’amour est un sport de combat

Par l’ampleur des moyens et la force d’une musique constamment surprenante, le sport et l’amour triomphent dans Ercole amante. Du sport évidemment puisque le héros éponyme est le paragon de l’athlète sac à papates. C’est cependant l’amour et ses aléas qui occupent le livret de Francesco Buti – le même que celui utilisé par Cavalli pour les noces de Louis XIV en 1662. Il forme le cœur battant de cet ovni à l’esprit caustique, absurde et spectaculaire. Baroque, en somme.
 

Leonardo García-Alarcón © Clemens Manser Photography

Tout ressemblance avec des personnes connues …

Le regard de la Britannique Netia Jones, déjà remarquée pour de pétillantes Nozze di Figaro située dans les coulisses mêmes du Palais Garnier, est décalé, plein d’humour. Le sport se pratique au milieu des statues classiques d’Hercule : badminton, course de haies… mais pas le golf. À voir se réveiller le rôle-titre bedonnant, perdant ses cheveux dans un lit bling bling, botoxé au réveil par une armada de soubrettes en blanc et en jupes très courtes, avalant un petit-déjeuner hamburgers-frites, on pense immédiatement à un président qu’on est soulagé de ne pas nommer et à un célèbre acteur français.

Goinfre et prédateur sexuel, inconstant, et parfois attachant de bêtise, le héros n’apparaît pas sous son plus beau jour. Andreas Wolf s’y glisse avec toute la faconde d’un Falstaff avant l’heure. La mise en scène assume avec brio ce parti pris très contemporain, dénonçant la masculinité toxique tout en maintenant serré son propos. Ce qui, vu la biographie malheureuse d’Antonia Bembo, tient lieu de vérité historique autant que d’acte militant. Le discours visuel évite le démonstratif grâce à ce qu’il faut d’humour et de décalage. Ici, le  trait, grossi, n’est jamais grossier. 

 

© Bernd Uhlig - OnP 

La belle équipe

Les strates sociales des personnages sont respectées et clairement définies, qu’il s’agisse des déesses Vénus et Junon, menaçantes et intrigantes, ou des valets et suivants, graveleux mais excellemment campés. Le contre-ténor, tranchant et puissant, de Théo Imart sera très apprécié à l’applaudimètre, ainsi que le Licco de Marcel Beekman, aussi désopilant en mentor de Déjanire qu’il peut l’être en Platée. Irrésistible Venus de Sandrine Piau, avec son faux air de Jeanne Balibar et la bravache Junon de Julie Fuchs. Tout aussi hilarante : l’apparition de Neptune (basse sépulcrale d’Alex Rosen) en scaphandrier. 

 

© Bernd Uhlig

Baroque cubiste

Netia Jones sait jouer des codes et usages de l’opéra des XVIIe et XVIIIe siècles. La vidéo joue des effets de perspective : six écrans côté cour et côté jardin, mais utilisés sans ostentation. Des projections de ciel et de générique de film, mer déchaînée ou placide, perspectives façon camara oscura, sans  falbalas chantournés, mais avec une géométrie assumée. L’esthétique de Tron plutôt que celle de Torelli. L’acte infernal, où Iole convoque l’ombre de son père, est particulièrement réussi : jeux d’ombres et fantômes surgissant des tombeaux, leurs doubles inversés suspendus aux cintres, le tout à contre-jour dans un gris cendré par les savants éclairages d’Ellen Ruge. Ces couleurs tranchent avec celles très pop, des costumes vert pomme, vieux rose, rouge et argentés. 
Les nombreux tableaux se succèdent, surprennent et séduisent. Ainsi ce match de badminton clos par une averse de volants. Ou encore cet aria d‘Hillo encagé où le ténor, très clair du remarquable Alasdair Kent, livre de superbes portamenti. D’un charme aussi prégnant que les Songes d’Atys, le tableau du sommeil, à l’acte 2, est hanté par le timbre luxueux de Teona Todua. Il est aussi l’un des plus amusants, avec ce tas de corps enfumés par le narguilé du Sommeil, yogi- rasta d’un univers – la cour d’Hercule – où les substances dopantes ne manquent pas. Ce baroque ne gâche pas le plaisir de découvrir l’œuvre inouïe de cette vénitienne de haut lignage, accablée, méprisée et ruinée par son mari, et qui trouva refuge dans le giron (platonique) de Louis XIV. 

 

© Bernd Uhlig

Une partition singulière

À quoi pensait-elle donc, cette effacée qui ne fut ni Barbara Strozzi ni Elisabeth Jacquet de La Guerre, en entreprenant, cinquante ans après son maître Cavalli, sa propre version d’Ercole amante, tout en sachant, sans doute, qu’elle ne serait jamais représentée en public ? On avoue avoir d’abord eu des doutes en écoutant, au préalable, la toute récente version enregistrée chez CPO. On avait même craint que cette découverte ne le soit que par un opportunisme dans l’air du temps. La version captée en live du concert d’Il Gusto Barocco de Jörg Halubek ne dévoile en effet guère la profondeur et l’originalité de l’écriture.

Musicalement, on est dans un post-Lully, dégagé pourtant de son empreinte, celle que porte encore, sur un sujet semblable,  Hercule Mourant d’Antoine Dauvergne (1761). En 1707, Bembo reste fidèle à l’esprit vénitien, mais avec une pâte marquée par la danse et la petite forme. Elle devient épatant clin d’œil dans le trio des Grâces où contrastent les timbres de Danaé Monnié, Giulia Fichu Sampieri et Dina Hussein. Solide carrure, également de l’écriture vocale. Antonia, ex-cantatrice, se souvient de quoi il retourne. Femme accablée par la masculinité sans vergogne comme Artemisia Gentileschi, elle dote les victimes d’Hercule, Déjanire (impériale Deepa Jonnhy) et Iole (tendre et farouche Ana Vieira Late), de moments d’une beauté viscérale, où la tournure des arias sans cesse surprend. La matière polyphonique est élégante et dans les chœurs, le grand motet français se drape aux couleurs de Véronèse. Les récitatifs sont nerveux sans être omniprésents. La danse affleure, mais sans sujétion au ballet de cour. On n’entend ni chaconne ni danses de caractère. Ce sont davantage des pages d’atmosphère savamment élaborées. Bref, cet univers là n’appartient qu’à Bembo et ne se compare à nul autre.

Alarcón réveille la belle endormie

Il ne manquait à cette belle endormie que le travail approfondi de son prince amoureux : Alarcón. Comme toujours lorsque le chef argentin aborde le répertoire du Seicento, le parti pris acoustique est radical : une fosse peu avare en sonorités inattendues – cloches, castagnettes –, où la profusion des pupitres provoque un technicolor musical, à la mesure de l’amplitude de Bastille et de l’exubérance des propositions visuelles. Son choix est sans conteste le bon : on reste constamment sous l’emprise d’une riche matière sonore, rendue presque tactile avec ses textures contrastées, telles d’invisibles étoffes mises au service de cette tragédie de la concupiscence où les malmené(e)s sont en péril et le manipulateur finit par succomber. Mais là encore, l’humour de Netia Jones, nous fera basculer du trépas au rire.

 Vincent Borel
 

(1) Pour en savoir plus sur Ercole amante et la genèse de la production : www.concertclassic.com/article/ercole-amante-dantonia-bembo-lopera-bastille-28-mai-14-juin-la-decouverte-dun-opera-inconnu

Antonia Bembo : Ercole amante – Paris, Opéra Bastille, 30 mai ; jusqu’ au 14 juin 2026 // www.operadeparis.fr/saison-25-26/opera/ercole-amante

Photo © Bernd Uhlig - OnP

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