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Ercole amante d’Antonia Bembo à l’Opéra Bastille [28 mai-14 juin] – A la découverte d’un opéra inconnu

Tous les projecteurs seront braqués sur l’Opéra Bastille le 28 mai prochain, date de la première mondiale scénique d’un opéra oublié, Ercole amante, de l’Italienne Antonia Bembo (vers 1640-1715). Un événement musical exceptionnel qui parachève plusieurs années de recherches, de travail et de passion autour d’une œuvre qui n’aurait jamais voir le jour sans la curiosité et le soutien d’un chef, Leonardo García-Alarcón et d’un directeur, Alexander Neef.
Pour de nombreux mélomanes, Ercole amante évoque immédiatement le nom de Pier Francesco Cavalli (1602-1676), dont les réalisations les plus connues – La Calisto, La Didone, Il Giasone, L’Egisto – sont régulièrement jouées. Peu savent en revanche que ce titre et surtout son livret, signé Francesco Buti, ont fait l’objet d’une tragédie lyrique en cinq actes composée par une musicienne inconnue nommée Antonia Bembo, une élève de… Cavalli. La passionnante histoire de cette femme de bonne famille, éduquée, à la fois chanteuse et compositrice, contrainte de quitter son Italie natale et un mari violent pour se réfugier à Paris sous la protection de Louis XIV, ne nous serait pas parvenue si la partition de son unique opéra n’avait été retrouvée récemment.

Antonia Bembo (vers 1640-1715) © DR
Qui était Antonia Bembo ?
Antonia Bembo naît vers 1640 en Vénétie, dans une famille fortunée où elle reçoit une éducation musicale assez complète auprès du compositeur et guitariste Francesco Corbetta (1615-1681) qui lui enseigne le chant et les rudiments de son instrument fétiche, et surtout du célèbre Cavalli qui, en plus de l’art du chant, lui apprend celui de la composition. La jeune érudite accède à la noblesse en épousant un riche patricien en 1659, à qui elle donne trois enfants. Cité alors encore influente, Venise lui permet pendant plusieurs années d’exercer son métier de chanteuse – juste avant l’arrivée des castrats dont le succès phénoménal va remettre en cause la place et le statut des cantatrices –, mais également de jouer et de composer chansons, motets et musique sacrée. Maltraitée par un conjoint violent, en plus d’être menteur, tricheur et coureur de jupons, elle demande le divorce, qui lui est refusé et décide de quitter l’Italie en 1677, pour venir se cacher à Paris. Grâce à Corbetta, qui lui aussi a choisi la France pour faire carrière, et aux accointances de son ancien professeur, Antonia Bembo trouve refuge dans la capitale, où elle obtient la protection de Louis XIV qui lui permet de s’installer dans une institution religieuse et lui octroie une pension. Elle ne tarde pas à se produire à la Cour où son chant est apprécié, tout en s’adonnant à la composition, adressant à son protecteur en 1695 un premier recueil de cantates en italien et en français.

Leonardo Garcia-Alarcón © Clemens Manser Photography
Un incroyable défi
Alors que rien, ni personne ne l’y oblige – aucune trace de commande n’a été retrouvée – Bembo alors âgée d’une soixantaine d’années, se lance un incroyable défi : écrire un opéra. Elle sait parfaitement que celui-ci ne sera jamais représenté, mais elle met toute son âme et toute son ardeur dans ce projet colossal. Elle cherche d’abord un sujet, hésite, tergiverse, déplore que l’absence de moyen lui interdise de faire appel à un librettiste, avant de porter son attention sur l’Ercole amante créé cinquante ans plus tôt par son célèbre professeur, Cavalli, ouvrage donné à Paris pour célébrer les fêtes du mariage de Louis XIV et de Marie-Thérèse d’Autriche.
Commandée deux ans plus tôt par Mazarin, la création de ce premier Ercole amante a lieu le 7 février 1662, pour l’inauguration de la gigantesque salle du Théâtre des Machines, dont la construction – dans le prolongement du Palais des Tuileries – avait pris du retard. Maître de l’opéra vénitien, Cavalli s'est conformé au goût français pour composer un ouvrage en un prologue et cinq actes. Il doit cependant accepter que son travail soit enrichi de plus de trois heures de ballets composés par le jeune et déjà très influent Lully, pour permettre au Roi de monter sur scène et de prouver son aptitude à la danse.
Par amour de la musique
Nourrie d’une histoire mythologique, l’intrigue raconte comment le Dieu Hercule tombe amoureux de Iole, promise pourtant à son fils, et la façon dont il va tout mettre en œuvre pour la conquérir bien qu’elle ne l’aime pas. Rien de féministe dans ce livret, mais c’est sans doute parce que la compositrice y retrouve les difficultés de sa propre existence qu’elle le choisit pour écrire son grand œuvre. Le regard qu’elle porte, son style, sa manière d’écrire, sont bien différents de ceux de Cavalli, d’autant que Bembo peut oser, innover, inventer, en raison de son relatif éloignement de la Cour et du fait qu’elle sait que son opéra ne sera jamais créé de son vivant. Ainsi se permet-elle une liberté de ton, une imagination, des directions que d’autres « confrères » n’ont jamais empruntées. Et c’est ce qui fait la force de son unique tragédie, composée en 1707, par amour de la musique.

La partition d'Ercole amante conservée à la BnF © Elena Bauer - OnP
Découverte d’une pépite
L’histoire aurait pu en rester là, mais la partition est miraculeusement retrouvée en 2021 par le chef d’orchestre Leonardo García-Alarcón, fondateur et chef de l’ensemble Cappella Mediterranea, à la Bibliothèque nationale de France, qui l’a acquise en 1930. Intrigué par sa découverte, le chef argentin croit d’abord avoir affaire à une copie de l’Ercole amante de Cavalli signée d’une main de femme, avant de réaliser qu’il s’agit bien de la composition d’une inconnue.
« En mettant la main sur cette œuvre, j’ai immédiatement réalisé qu’il s’agissait d’une pépite et je me suis rapproché d’Alexander Neef, directeur de l’Opéra national de Paris, pour lui jouer la partition sans lui dire de qui elle était, afin qu’il puisse se concentrer sur le drame et la poésie. Et comme je l’espérais, il a été immédiatement enthousiasmé et s’est empressé de me dire qu’il fallait absolument que cette partition soit représentée sur scène ».

Pendant les répétitions d'Ercole amante © Elena Bauer - OnP
Une partition entre deux siècles
Les deux hommes, qui ont déjà travaillé sur Les Indes galantes de Rameau en 2019, tombent rapidement d’accord sur la qualité de cette rareté absolue, écrite dans un style très personnel et nouveau pour l’époque. Le goût italien et français y sont en effet admirablement unis, la virtuosité vocale est omniprésente, les basses plus développées et la partie orchestrale plus importante, en totale adéquation avec ce que vit la musique à ce moment précis : à savoir une période de transition, entre un XVIIe finissant et l’arrivée du XVIIIe, encore marquée par le débat entre les tenants de la musique italienne et ceux de la musique française depuis la réforme introduite par l’opera seria et la naissance de la tragédie lyrique, durant le dernier quart du Grand Siècle.
Formée à l’école italienne mais également bonne connaisseuse du répertoire français, il est certain qu’Antonia Bembo a souhaité apporter sa vision sur cette synthèse, en y contribuant de manière tout à fait singulière dans un opéra qui d’un côté s’appuie sur la tradition italienne et convoque expressément Cavalli, avec des airs encore très liés aux récitatifs et en cela proches du style français et, de l’autre, mise clairement sur la nouveauté. Nous sommes alors fin novembre 2021, les premières bases du projet sont posées. Il verra le jour sur la scène de la Bastille cinq ans plus tard.
Une exécution en concert dès 2023
C’est pourtant sans compter sur un coup du sort, assez fréquent dans le monde musical, car entre temps, un autre passionné de musique baroque, le chef et claveciniste Jörg Halubek a entendu parler de cette découverte et, sans attendre, décide de s’emparer de l’Ercole amante de Bembo, pour la présenter en première mondiale, en version de concert, à Stuttgart, avec son orchestre Il Gusto barocco ; l’événement a lieu au Festival de musique ancienne de Herne (organisé par la Radio allemande WDR), le 23 mai 2023 dans la Mozartsaal de la Liederhalle. Une exécution qui fait l’objet d’un enregistrement bientôt publié par le label CPO.
« Cela arrive souvent dans notre profession, constate Leonardo García-Alarcón. Dès que quelqu’un effectue une découverte cela se sait et tout est fait pour qu’elle soit mise au jour le plus tôt possible. Cela m’est arrivé encore récemment avec Le Nozze di Fete e di Peleo, une œuvre inconnue de Cavalli qui doit être donnée en 2028 à Genève. Dès que le projet a été divulgué, d’autres se sont lancés dans la course pour la créer avant nous, chose qui sera faite en 2027 ! C’est inévitable, car les partitions sont libres de droit et n’importe qui peut y avoir accès. Dans le cas présent, j’ai pu constater que seuls des musicologues étaient intéressés par l’œuvre de Bembo et en connaissaient l’existence, mais aucun musicien avant moi n’avait tenté de mettre la main dessus. Après avoir fait cette trouvaille, nous sommes allés chercher la partition, l’avons transcrite et nous avons même cru pouvoir la jouer avant Paris, car je l’avais proposée à l’Opéra de Dijon, sous un autre titre, El Prometeo. Mais comme je vous l’ai dit, d’autres nous ont devancés, ce qui est tout à fait possible le temps de l’Opéra de Paris n’étant pas le même pour tout le monde. Mais ce dont nous pouvons être fiers, c’est que nous aurons le grand privilège de présenter en première mondiale, la version scénique de l’Ercole amante d’Antonia Bembo ».

Netia Jones devant la partition manuscrite d'Ercole amante © Elena Bauer
Netia Jones à la mise en scène
Pendant ce temps à Paris, le projet Bembo prend tournure. Alexander Neef choisit de mettre en relation Leonardo García-Alarcón et Netia Jones, qui doit justement mettre en scène Le Nozze di Figaro au Palais Garnier en 2022. Tous les deux sont convaincus du talent de la compositrice et de l’attrait extraordinaire qui consiste à présenter cette tragédie en première mondiale scénique.
« J’ai sauté sur l’occasion, dit Netia Jones, pour m’informer sur tout ce qui avait été écrit sur cette musicienne et découvert notamment une biographie très intéressante. J’adore cette époque, ces histoires de la cour de Louis XIV, de Versailles, et pouvoir y associer aujourd’hui la vie de Bembo, venue de Venise à Paris, me procure une grande satisfaction ».
Si les principaux intéressés s’accordent à reconnaître la grande qualité musicale de cet Ercole amante, le fait que ce soit une femme compositrice, oubliée, qui puisse refaire surface après des siècles d’oubli, prend une saveur particulière, d’autant qu’une femme va mettre en scène cet opéra dont les thèmes et les figures n’ont rien de féministes.
Cavalli, le matre d’Antonia Bembo, a écrit Ercole amante cinquante ans plus tôt, à la demande de Mazarin, dans un contexte qui finira par ne pas lui être favorable, la présence de Lully à ses côtés étant en partie responsable de l’accueil mitigé reçu par son œuvre. Bembo décide pourtant de reprendre le livret original de cet ouvrage, mais en lui confiant sa propre musique. Ne vivant pas à la Cour, elle dispose d’un certain recul et comme elle choisit d’écrire un opéra et est très douée, elle va pouvoir y mettre toute sa science et ses connaissances, sans aucune limite. A plus de soixante ans, elle est prête à se lancer le défi de sa vie. « On le voit très bien, selon Netia Jones, dans l’imagination qui émane de cette musique. On peut y reconnaitre l’héritage de ses maîtres, des influences, des références au passé, mais elle compose quelque chose de spécifique. » Et Leonardo García-Alarcón d’ajouter : « Vous ne retrouverez rien dans sa partition du style employé par le Cavalli de 1662 ; elle parvient à rester détachée de ce qui a été écrit avant elle pour proposer un nouveau monde sonore, le sien. »

À l'atelier de sculpture © Elena Bauer - OnP
Le sujet d’Ercole amante
Après un prologue tout à la gloire de la maison de France, le livret, dont Mazarin avait confié la rédaction à l’abbé Francesco Buti, raconte la fin de la vie d’Hercule. Bien que marié à Déjanire, le héros convoite la princesse Iole, promise à son propre fils Hyllus. Grâce à la complicité de Vénus, il parvient à ses fins. Désespérée et croyant pouvoir retrouver l’amour de son époux, Déjanire lui fait revêtir la tunique empoisonnée de Nessus, ce qui provoque sa mort dans de terribles souffrances. Les dieux le font alors accéder à l’Olympe où il est uni à la Beauté, allusion à peine masquée au passage de Louis XIV, simple mortel, à celui de monarque de droit divin.
Difficile aujourd’hui de séparer la vie personnelle d’Antonia Bembo du sujet de cet Ercole amante, tant on y décèle d’éléments tangibles et consubstantiels. Décrire un personnage dont la force physique et la violence s’exercent à tout moment sur son entourage, n’est pas sans évoquer celles exercées par ce mari à l’écrasante présence, qui ne fit que la tourmenter et qu’elle dû finalement quitter.
Pour Netia Jones d’ailleurs, le fait que cette œuvre ait été écrite par une femme l’a libérée, car sur toutes les partitions qui lui parviennent, elle avoue chercher systématiquement à avoir un autre point de vue que celui des hommes. « Avec cette œuvre écrite par une femme à une époque où la notion de féminisme n’existait pas, il est intéressant de relever certains points dans les relations Homme/Femme et notamment la manière que l’on avait de les exprimer. Son expérience avec les hommes a inévitablement nourri sa façon de traiter certains aspects du livret. Ce vieil homme qui poursuit la femme aimée par son fils, nous évoque bien des choses aujourd’hui. Au XVIIIe siècle cela était fréquent, mais un homme aurait trouvé un autre point de vue pour raconter cela et comme je sais que Bembo a souffert de la domination masculine, je me dois de réfléchir au rôle des femmes et de leur représentation dans cette histoire. Regardez comment Dejanire est montrée, elle qui est mise de côté par ce véritable monstre, sans scrupule, qui se croit intouchable. Ces hommes qui usent de leur pouvoir pour parvenir à leur fin m’intéresse infiniment ».

Sandrine Piau © Sandrine Expilly - Alpha Classics
La distribution
Pour que cette partition revive et puisse, qui sait ?, s’inscrire au répertoire – sera retransmis en direct sur Arte TV le 9 juin à 19.30, puis ultérieurement sur Paris Opera Play, diffusée sur France Musique le 4 juillet à 20.00 et fera l’objet d’un DVD réalisé par François Roussillon – Leonardo García-Alarcón a souhaité s’entourer de chanteurs qu’il pouvait imaginer en train d’incarner cette musique. Il cherche toujours à entendre une voix, un timbre et des possibilités techniques, comme pour mieux se persuader que le compositeur ou la compositrice a écrit en pensant précisément à ces heureux élus. Ainsi le rôle-titre a-t-il été confié au baryton Andreas Wolf, celui de Giunone à la soprano Julie Fuchs et ceux de Venere et Bellezza à l’indispensable Sandrine Piau.
« Lorsque Sandrine Piau, que j’adore et qui sera j’en suis sûre une Vénus magnifique, m’a contactée pour le parler du projet, raconte Julie Fuchs, j’étais ravie car je ne savais pas quels allaient être mes partenaires. J’aime en général savoir à l’avance qui m’accompagnera, mais sur ce projet la question est moins sensible, car je n’ai pas de duo et peu d’ensembles ». De son côté Andreas Wolf nous a confié : « Je dois avouer que je n'avais jamais entendu parler d'Antonia Bembo auparavant. Le personnage d'Hercule, m'est bien sûr familier grâce à d'autres œuvres, notamment celles de Haendel. J’ai découvert cet Ercole amante par le biais de la première mouture de la partition que j’ai reçue assez tôt. Après avoir vérifié si le rôle convenait à ma voix, tant en termes de tessiture que d'étendue, je me suis procuré l'enregistrement réalisé par la SWR pour en écouter des extraits, par curiosité. Je n'ai pas été surpris d’apprendre qu’Antonia Bembo, en tant qu’élève de Cavalli, avait repris le livret de son maître, pratique très fréquente au XVIIIe siècle ».

Andeas Wolf © Oliver Lozano
Relation de confiance
Andreas Wolf, comme Julie Fuchs, font partie des artistes avec lesquels le chef d’orchestre entretient une relation de confiance. « J'ai pu m’entretenir avec Leonardo avec lequel j’ai collaboré à de nombreuses reprises. Il m'a confié le rôle d'Ercole et nous sommes tous deux d'accord pour dire qu'une telle résurrection exige une attention particulière, tant au niveau du style musical que de la qualité vocale », nous a expliqué Andreas Wolf. Pour Julie Fuchs qui a débuté sous les auspices du chef au Festival d’Aix-en-Provence en 2012, dans Acis et Galatée, puis en concert, avant qu’ils ne participent tous les deux aux Indes Galantes de Rameau présentées à la Bastille en 2019, le plaisir de retrouver le maestro est palpable. « Je le connais et apprécie sa manière de travailler, son exigence, sa liberté et son amour pour cette musique. Je reconnais que Giunone est un rôle qui m’attire, par sa fougue, ses blessures et plus encore par la figure tutélaire qu’elle représente, dressée contre la tyrannie du désir masculin et qui se fait la garante bienveillante de la dignité féminine. »
Ivresse de l’inconnu
« Des points communs peuvent à ce propos se manifester sur une œuvre jamais jouée telle qu’ Ercole amante et une pure création », comme le fait remarquer plus loin Julie Fuchs, qui ressent la même ivresse de l’inconnu. « Créer une œuvre aujourd’hui, ou en ressusciter une du XVIIIe siècle, demande la même audace : celle de s’affranchir des traditions, pour inventer une vérité sonore. Les styles de vocalités associés à la musique contemporaine ou baroque ont en commun d’être critiqués par certains chanteurs, plus traditionnels. Je suis personnellement fascinée par tout ce dont la voix humaine est capable et par le pouvoir de narration et d’émotion qu’elle déploie, quel que soit le genre musical. Lorsque j’ai été contactée pour participer aux Illusions perdues de Luca Francesconi en 2017, je n’avais pas pu étudier le rôle d’Esther car il n’était pas encore écrit. C’est le personnage du roman de Balzac qui m’a donné envie de me plonger dans cette aventure ».

Julie Fuchs © Olivier Metzger
Les Dieux ne se cachent pas
Contrairement à ses collègues, Sandrine Piau avait entendu parler d’Antonia Bembo, mais n’avait jamais eu l’occasion de chanter sa musique. « Je savais qu’elle avait été battue, qu’elle s’était réfugiée à Paris et qu’ainsi protégée, elle avait pu composer. En s’attaquant à un sujet connu et à Cavalli qui était un monument, se dessine très nettement la volonté farouche de cette femme. Dans ce livret, les Dieux ne se cachent pas, ce qui les rend plus proches de nous, car ils ont tous des travers humains. Vénus et Beauté que je vais interpréter, sont des allégories et j’espère qu’elles seront traitées avec beaucoup d’inventivité, car le baroque demande cela. Le texte m’a frappé car Vénus en prend pour son grade ; certes elle n’est pas particulièrement sympathique, n’a aucune morale, veut se montrer la plus forte ou la plus maligne, aide Ercole à se rapprocher de la promise de son fils, lui fait croire que le monde appartient à ceux qui ont recours à la force ou à la ruse, ce qui est risible ou détestable, mais qui est en tous cas absolument réjouissant à jouer. Une fois mort, la Beauté part dans les airs avec lui … ».
Rien n'est figé
Comme Andreas Wolf, Sandrine Piau a écouté l’enregistrement réalisé par Jörg Halubek, tout en sachant que Leonardo García-Alarcón allait proposer une autre lecture de la partition, réhabilitant, entre autres, une grande partie des coupures pratiquées lors du concert de Stuttgart. « Dans ce répertoire il n’est pas rare que des scènes soient coupées, comme cela se faisait à l’époque où le public n’avait pas vocation à rester présent dans la salle pendant toute la représentation. Ces ouvrages sont vivants et nous devons nous adapter à l’esprit qu’ils dégagent ».
Tous soumis aux mêmes conditions, les chanteurs ont reçu un premier état de la partition il y a moins d’un an, tout en sachant qu’elle allait encore bouger, jusqu’en janvier dernier où la version transmise était quasi définitive. « Je suis allée voir un claveciniste, nous dit Sandrine Piau, car apprendre seule une partition comme celle-là n’est pas évident. Je ne sais pas si je la connaitrais sur le bout des doigts en arrivant aux répétitions, car le par cœur sur une première mondiale est difficile et il faut rester ouvert aux changements de dernières minutes. C’est une situation de création, rien n’est figé et cela correspond à un saut dans l’inconnu ».

En répétition avec Netia Jones © Elena Bauer - OnP
Un opéra de femme vu par une femme
Alexander Neef a très habilement choisi de proposer à une femme la mise en scène de cette première mondiale. Un homme, ou un couple, comme ce fut le cas en 2019 à l’Opéra-Comique lors de la dernière production parisienne d’Ercole amante de Cavalli, par les drôlatiques Valérie Lesort et Christian Hecq, aurait bien entendu été capable de s’attaquer à cette résurrection, mais faire appel à Netia Jones est tout à la fois symbolique, politique et extrêmement pertinent. En redonnant vie à cette compositrice oubliée, à cette créatrice solitaire qui s’est investie corps et âme tout en sachant que son œuvre ne serait pas jouée est suffisamment éloquent. Bien que sous la protection du Roi Soleil, elle savait qu’il ne l’aiderait pas à faire jouer son opéra. Il a su l’accueillir, la sauver, mais cela n’est pas allé plus loin. Les femmes de ce temps étaient pragmatiques, car elles savaient que leur créativité, leur talent n’étaient pas reconnus à leur juste valeur. C’est dans cet état d’esprit qu’elle a composé son unique opéra, dans un geste détaché de toutes contingence, en faisant acte de liberté totale.

À l'atelier costume © Elena Bauer - OnP
Tendre un miroir
Pour Julie Fuchs qui nous a dit avoir conscience du positionnement idéologique de Netia Jones, dont elle connaît le travail depuis Le Nozze di Figaro, le fait qu’une femme ait été choisie pour cet opéra est essentiel. « Il s’agit d’une rencontre, de regards entre deux femmes à travers les siècles d’autant plus nécessaire quand on connaît le parcours de cette compositrice. Confier son œuvre à une femme aujourd’hui, c’est tendre un miroir à notre société et faire place à la sororité à travers le temps. Cela permet d’éclairer les zones d’ombres du livret avec une empathie particulière et d’y relever des strates de sensibilité qui n’ont pas été déployées. Mais attention, il existe heureusement des metteurs en scène qui portent des lectures féministes, passionnantes et nuancées, qui auraient pu traiter pareil sujet ».
Et la soprano française de poursuivre : « Je vais être concrète, mais à chaque fois que je me suis sentie mal à l’aise dans un processus de création avec un metteur en scène, ou un chef d’orchestre, il s’agissait d’hommes. Je ne veux pas faire de généralité, car j’ai côtoyé des metteurs en scène extrêmement doux et bienveillants et me suis retrouvée face à des metteuses en scène autoritaires ; cela montre à quel point ces questions sont d’actualité. Au-delà du regard politique et idéologique nécessaire qu’une femme artiste de soit de poser sur une œuvre, sa conscience de nos réalités de femmes artistes dans le processus de travail, est aussi un levier extraordinaire pour explorer nos vulnérabilités et pouvoir accéder à ce que nous aimons tous passionnément : l’opéra ».
Sandrine Piau s’est bien sûr posé la question, elle qui a beaucoup été dirigée par des hommes. Elle approuve le message donné par Alexander Neef sur un projet de cette envergure et attend beaucoup du regard que la metteuse en scène va porter sur des personnages qui ne sont pas positifs. Trouver à tout prix un ton, un écho féministe n’est pas une nécessité selon la soprano, un opéra n’est pas un film de Valérie Donzelli ou de Zabou Breitmann, des femmes qui font un cinéma qui parle de choses graves, contemporaines, mais avec humour et légèreté et qui selon elle, touchent le public. Là aussi, et elle l’affirme, un homme peut servir cette musique et réaliser un excellent travail de mise en scène. Le débat sur les chef(f)(e)(s) pourrait également être lancé : il y des gens sympathiques et d’autres qui ne le sont pas. Tout est une question de rencontres humaines.
Andreas Wolf reconnaît qu’il y a une résonance particulière dans le fait que cet opéra ait été écrit par une femme qui n'a pas reçu la reconnaissance qu'elle méritait de son vivant et qu'il soit aujourd'hui mis en scène par une femme. Mais lui aussi tempère en soulignant que des metteurs en scène hommes seraient tout aussi capables d'apporter au plateau de nombreuses facettes différentes et tout aussi valables sur une œuvre comme Ercole amante.

Netia Jones en répétition © Elena Bauer - OnP
Mariage entre passé et présent
Netia Jones qui, a quelques semaines de la première s’enthousiasme de pouvoir enfin commencer les répétitions de cet Ercole amante, avec lequel elle vit depuis de longs mois, fourmille d’idées et a imaginé une mise en scène qui sera comme un écho aux folles machineries utilisées à l’époque baroque, où tout était permis. Le plateau sera le lieu du mariage entre passé et présent, tradition et nouveauté, l’apport des technologies actuelles offrant à la créatrice une quantité d’effets scéniques rendus possible par la vidéo, les projections, la 3D et l’IA pour pousser plus loin vers l’extravagance. « Il y aura beaucoup de mouvement, prévient-elle, de nombreux changements de décor qui alterneront avec des moments où le plateau sera vide pour laisser la place aux parties dansées. Tout doit se faire rapidement, ce qui est difficile, mais ludique aussi. Je voudrais que le spectacle attire l’œil, c’est pour cela que la couleur, les lumières, le jeu baroque mais aussi le ballet auront une place prépondérante. Je tenais à ce propos absolument à travailler avec la chorégraphe Maud Le Pladec (elle était présente sur l’Eliogabalo de Cavalli mis en scène par Thomas Jolly et dirigé par García-Alarcón au Palais Garnier en 2016) qui a tout de suite accepté de suivre la grammaire baroque mais en la modernisant. »
Une forme de miracle
Pour la metteuse en scène, le fait de pouvoir montrer pour la première fois cet opéra sur la scène de la Bastille tient du miracle, le travail de tant de femmes-créatrices ayant été purement et simplement gommé, ou éliminé des archives. Elle se réjouit que l’œuvre d’Antonia Bembo, qu’elle connaît par cœur, puisse exister grâce à la volonté d’un chef et d’un directeur d’opéra. « J’adore le bâtiment, nous confiait-elle, interviewée dans une loge de la Bastille, il est moderne et j’ai pensé représenter sur scène ce qui le caractérise, ses grilles, ses échafaudages, en le télescopant aux jardins et à l’ordonnancement que l’on retrouve au château de Versailles. Je suis tellement heureuse que cette résurrection n’ait pas lieu au Palais Garnier, cela accentue l’ambition que revêt ce projet ».

À l'atelier sculpture © Elena Bauer - OnP
Réinventer la narration
Les trois protagonistes principaux qui ont l’habitude de participer à des spectacles revisités, où la part de modernité est une constante, attendent beaucoup de la vision de leur metteuse en scène.
« L'opéra a toujours réinventé la narration, selon Andreas Wolf, les sujets mythologiques étaient naturels pour le public du XVIIIe siècle, mais aujourd'hui, il faut parfois passer par un langage théâtral différent pour leur redonner toute leur résonance. Si une mise en scène est cohérente et sert la vérité émotionnelle du récit, les chanteurs sont généralement très heureux d'explorer de nouvelles pistes. Les technologies scéniques modernes peuvent même contribuer à mettre en lumière certains aspects que le public contemporain ne perçoit pas forcément. Pour moi, l'élément le plus important est la vision artistique de la production, et non le genre du metteur en scène ».
L’invisible du mythe
Sandrine Piau garde quant à elle, un souvenir émerveillé du travail réalisé en 2004 au Théâtre du Châtelet sur Les Paladins de Rameau, confié au duo de chorégraphes Montalvo-Hervieu et dirigé par William Christie. Elle avait particulièrement apprécié le fait que les metteurs en scène aient respecté les codes, le style et l’esprit propre au répertoire baroque, tout en apportant à l’ensemble une incroyable modernité. « Je me souviens que nous avions tourné très longtemps en amont de longues vidéos qui étaient projetées pendant le spectacle et dans lesquelles nous étions comme incrustés. Cela permettait de démultiplier l’espace, de passer d’un univers à un autre tout en créant du mouvement, des effets, de la surprise et beaucoup d’éléments comiques. J’ai beaucoup aimé cette production d’une originalité folle qui avait été particulièrement bien accueillie par le public. Je ne sais rien encore du concept choisi par Netia Jones, mais je me doute qu’en disposant d’un outil aussi performant que celui de l’Opéra Bastille, elle va profiter de tous ses apports et en proposer une synthèse ».
Pour avoir participé aux Indes galantes mises en scène par Clément Cogitore, Julie Fuchs suppose que cette création se situera dans la même mouvance. « Je suis convaincue que pour ce spectacle, l'usage des technologies actuelles, comme la vidéo, s'inscrit exactement dans l'héritage des machineries baroques : la scène du XVIIIe siècle était un terrain d’expérimentations inépuisable. L’utilisation des outils d'aujourd'hui pour rendre visible l'invisible du mythe par exemple, est selon moi d'une grande cohérence. Je pense que les symboles sont des portes magnifiques pour mener à l'émotion et un socle pour notre imaginaire collectif. »
En attendant la première
Les répétitions ont débuté en avril et toutes les forces réunies sur ce projet peuvent enfin se retrouver pour défendre cet Ercole amante. Techniciens, choristes, danseurs, chanteurs, figurants, dramaturge, maquilleurs, coiffeurs, perruquiers, habilleuses, costumiers, services de la communication, de la publication, des éditions, photographes de plateau vont vivre pendant des jours à l’heure de cette résurrection, que les spectateurs pourront enfin découvrir du 28 mai au 14 juin.
Quel que soit l’accueil réservé à l’unique opéra jamais composé par Antonia Bembo, celui-ci aura été représenté sur la première scène française, montré au public 319 ans après avoir été composé en secret, par une artiste dont le nom et l’existence ne seront plus jamais ensevelis et voués au silence.
François Lesueur

Antonia Bembo : Ercole amante
Du 28 mai au 14 juin 2026
Paris – Opéra Bastille
https://www.operadeparis.fr/saison-25-26/opera/ercole-amante
Photo © Elena Bauer - OnP
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