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Das Rheingold à l’Opéra de Marseille [jusqu'au 13 mai] - D’or et de voix- Compte rendu

 

Michele Spotti, le directeur musical de l’Opéra de Marseille, nous avait confié il y a plusieurs mois son désir de diriger les opéras de Wagner. Qu’à cela ne tienne, s’était dit Maurice Xiberras en programmant Das Rheingold cette saison. Cet Or du Rhin, prologue du monumental et mythique Ring des Nibelungen, marque donc l’entrée du jeune maestro italien dans l’univers wagnérien dont il poursuivra l’exploration avec Lohengrin la saison prochaine au Capitole de Toulouse à l'occasion d'une production signée Michel Fau. Pour pimenter l’affaire, M. Xiberras a choisi de composer une distribution majoritairement francophone, qui a ainsi pu mettre en exergue l’excellence de sa diction et donc… du travail effectué en amont. 
 

Alexandre Duhamel (Wotan) & Marion Lebègue (Fricka) © Camille Cravero

Un son "à la Spotti"
 
On attendait beaucoup de L’Or du Rhin sous la conduite de Michele Spotti. Les concerts symphoniques de ces derniers mois nous ont prouvés que l’orchestre maison, s’il excelle dans le répertoire latin, ne manque pas de qualités pour aborder les œuvres germaniques. Son directeur musical le sait bien et n’a eu aucun mal à travailler le fond et la forme avec lui. Deux heures trente de musique sans pause, les interludes accompagnant les baisser de rideau liés aux changements de décors et pas une minute de perdue. Une écoute silencieuse, attentive de la part d’une salle où les seuls mouvements étaient liés à la sortie des quelques personnes qui n’avaient pas pris leurs précautions avant la représentation…

 

Michele Spotti © Anthony Carayol

La direction de Michele Spotti est idéalement adaptée à la dimension théâtrale de l’œuvre  – « ma petite comédie », disait Wagner de son Rheingold – ; il détaille et accompagne avec intelligence modulant la puissance orchestrale en fonction de la scène et de la capacité de projection des chanteurs. À rebours de conceptions plus carrées, "germaniques", il offre un son plus rond, peut être aussi un peu plus romantique, dont la beauté est renforcée par une spatialisation réussie.

 

© Camille Rovera

Ambiance crépusculaire
 
Pour cette nouvelle production, le metteur en scène Charles Roubaud a su prendre en compte la rigueur des impératifs budgétaires sans jamais en faire pâtir l’action, introduisant même avec bonheur quelques créations savoureuses comme cette « RheinBank » où se déroule la première scène avec Alberich en « technicien de surface » essayant d’obtenir les faveurs de l’une des trois filles du Rhin transformées en banquières. De quoi faire bondir les intégristes wagnériens mais intelligemment travaillé pour éviter une nième noyade scénique dans les eaux d’un fleuve fantasmé ; dispositif qui n'enlève rien à l’onirisme de la situation, grâce aux éclairages soignés de Jacques Rouveyrollis, qui illuminent chaudement le plateau à l’ouverture du coffre-fort enfermant l’or.
 
Particulièrement réussies, au cours de la troisième scène, les transformations à vue d’Alberich en serpent, puis en crapaud par le biais des vidéos de Julien Soulier qui, auparavant, avait dévoilé un Walhalla entre gratte-ciel art-déco et palais oriental. Un travail des plus intéressant renforcé par les créations de Katia Duflot, superbes costumes qui établissent d’un coup d’un seul la hiérarchie entre les personnages et les décors d’Emmanuelle Favre pérennisant les ambiances chargées des lieux de l’action. Quant à la direction d’acteurs, rien à redire, Charles Roubaud maîtrise parfaitement son sujet et soigne les déplacements et les postures des interprètes en l’absence de masse chorale. Tout concourt à l’ambiance crépusculaire présidant à l’action.

Distribution homogène
 
C’est avec Alberich que s’ouvre la première scène. Zoltán Nagy, ramené au rôle de gnome de ménage, est bien trop beau pour être crédible. Sa voix, franche et bien projetée, est elle aussi presque trop parfaite pour l’incarnation du roi des nains, laid et sulfureux. Face à lui, les filles du Rhin ont voix et traits d’Amandine Ammirati, de Marie Kalinine et de Lucie Roche. Leur trio est élégant et les qualités de chacune se complètent efficacement.

 

Alexandre Duhamel (Wotan) © Camille Rovera

La voix et le physique d’Alexandre Duhamel en font un Wotan dont la relative fragilité, si elle illustre parfaitement la complexité psychologique du personnage, ne lui permettent pas d’affirmer totalement sa position dominante. Il affirme ses aigus au fil des scènes tout en élevant son potentiel de projection. Marion Lebègue impose sans mal une Fricka solide et généreuse dans le chant. Aigus maîtrisés et bien projetés, couleurs et nuances adaptées aux situation, elle fait plus que convaincre, tout comme la Freia d'Elodie Hache, déchirante dans sa détresse, avec une ligne de chant précise et puissante. L’arrivée presque spectrale de la contralto Cornelia Oncioiu confère au personnage d’Erda un caractère d’autant plus sombre que son oracle est crépusculaire. Ses graves somptueux font le reste…

 

  Zoltán Nagy​ (Alberich) & Marius Brenciu (Mime) © Camille Rovera

Le Loge de Samy Camps est virevoltant, dynamique, voix travaillée du côté aigrelet mais sans faille et d’une grande précision. Son côté mouche du coche un tantinet arrogant est en totale adéquation avec le rôle qui, mise en scène oblige, est presque le plus important. Son omniprésence en fait un véritable maître du jeu. Marius Brenciu campe un Mime tourmenté, aigus aussi bien ciselés que projetés. Quant aux géants Fasolt et Fafner, respectivement Patrick Bolleire et Louis Morvan ils sont deux roux aux voix sombre et caverneuses pour des interventions puissantes. Yoann Dubruque, Donner et Eric Huchet, Froh, apportant sans problème leur contribution à la solidité de l’édifice.

Un peu moins de trente ans après la dernière représentation de l’ouvrage in loco (19 octobre 1996) ce prologue de la Tétralogie a su aiguiser les sens d’un public qui aurait certainement bien aimé jouir de la suite au fil des ans. La crise et les incertitudes liées à l’avenir ne le permettront pas. Dommage.

Michel Egéa
 

Wagner : Das Rheingold – Marseille, Opéra, 5 mai ; prochaines représentations les 10 (14 h 30) & 13 mai (20h) // https://opera-odeon.marseille.fr/programmation/lor-du-rhin-das-rheingold

Retrouvez le programme de la saison 2026-2027 : opera-odeon.marseille.fr//actualites/saison-2026-2027

Photo : Zoltán Nagy (Alberich), Alexandre Duhamel (Wotan) & Samy Camps (Loge) © Camille Rovera

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