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Compte-rendu : Incandescente poésie - Jenufa selon Robert Carsen à l’Opéra national du Rhin

Robert Carsen

Les opéras de Janacek, depuis quelques années, ont enfin trouvé le chemin de nos salles lyriques hexagonales. Après Bordeaux, l’Opéra national du Rhin propose cette saison Jenufa dont Strasbourg accueillit d’ailleurs la première française en 1962 sous la baguette d’Ernest Bour.

La production alsacienne bénéficie de la mise en scène inventive de Robert Carsen qui, dès le début de l’oeuvre, affiche délibérément la couleur : sur un sol de tourbe, des personnages s’agitent comme des fourmis kafkaïennes derrière des portes et des fenêtres amovibles qu’ils transporteront au fil de l’action, témoins objectifs des événements se déroulant sous leurs yeux et sous le regard du public. Il faut attendre la scène finale pour que soudain la pluie purificatrice s’abatte sur un plateau nu, inondant les deux protagonistes (Jenufa et Laca) enfin réunis dans un avenir moins cauchemardesque, oublieux des affres du passé. La virtuosité de Carsen, sa maîtrise de l’espace, le souci apporté à chaque détail sans aucune surcharge, révèlent un travail dramatique d’une force incontestable. L’individualisation poussée de la psychologie de chacun ne tombe jamais dans la caricature, ni les mouvements de foule dans la tentation d’un folklore au premier degré.

La soprano slovaque Eva Jenis assume le rôle-titre avec sobriété, voire une certaine réserve et ne s’épanche que progressivement. Sa voix prend de l’ampleur mais reste toutefois limitée dans le registre grave. Les hommes (le bellâtre Steva de Fabrice Dalis et le rustre Laca de Peter Straka) sont un peu frustes tout en témoignant d’une belle présence physique. La sacristine de Nadine Secunde manifeste une détresse très impressionnante jusqu’au paroxysme halluciné final. La puissance de son chant (un peu forcé) exprime bien les états d’âme d’un personnage taraudé par le remords. Tous les autres rôles (la grand-mère au réalisme prégnant de Menai Davies, la femme du maire au comportement exaspérant de Tatiana Anlauf, la superbe voix de basse d’Andrey Zemskov dans le rôle du maire…) contribuent à la cohérence et au succès de cette représentation.

Dans la fosse, l’Autrichien Friedemann Layer, amoureux de la musique de Janacek (il dirigera l’an prochain L’Affaire Makropoulos à Strasbourg), sait obtenir relief et tension d’un Orchestre Philharmonique de Strasbourg très homogène et aux timbres bien définis. Le lyrisme de la partition est mis en valeur avec une propension assez straussienne à laisser s’épanouir la sensualité du son au détriment d’une lecture tranchante proche du langage parlé. Une telle optique amplifie la dynamique, couvre parfois les chanteurs et nuit à la lisibilité du texte, si important chez Janacek.

Ce spectacle n’en possède pas moins des atouts séduisants, restituant plus l’atmosphère incandescente, la violence et la poésie que la crudité à l’état pur de ce drame paysan à jamais immortalisé par le compositeur morave.

Michel Le Naour

Janacek : Jenufa – Strasbourg, Opéra national du Rhin, 17 juin, prochaines représentations le 24 juin, puis à La Filature/Mulhouse les 2 et 4 juillet 2010.

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Photo : DR
 

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