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Billy Budd selon Richard Brunel à l’Opéra de Lyon [jusqu’au 4 avril] – L’intensité du mal – Compte rendu

Conjointement à Manon Lescaut (1), et proposé dans le cadre du mini-festival « Parier sur la beauté », l’Opéra de Lyon présente Billy Budd, après un Peter Grimes mis en scène par Christof Loy la saison passée. Richard Brunel, directeur de la maison, est l’auteur de cette splendide incarnation de l’enfer des mâles, ancré dans le quotidien d’un navire de la Royal Navy en 1797. En la transposant dans une Navy plus contemporaine, il éclaire avec acuité la complexité des rapports entre les protagonistes.

© Jean-Louis Fernandez
Lisible et poignant
Le livret d’Herman Melville, travaillé de concert avec E. M. Forster et Eric Crozier, est l’un des plus profonds de l’histoire lyrique, avec son exploration de la culpabilité et de la violence des hommes de pouvoir sur la chair à canon. La mise en scène, lisible et poignante, se révèle constamment efficace, à l’exception de la mort de Claggart, esquivée derrière une voile. Derek Welton excelle dans ce rôle faustien, énigmatique dans ses intentions et cruel par frustration, que son timbre très sombre investit d’une puissance subtile.
La scénographie de Stephan Zimmerli souligne l’atmosphère d’oppression. Chargement de munitions, construction et déconstruction d’un décor constitué d’échafaudages : tout symbolise cette machine à broyer. Elle sera sans cesse en mouvement, depuis son apparition fuligineuse en fond de scène, jusqu’à son retrait final, dans un effet de Vaisseau fantôme. L’ultime tableau laisse le capitaine Vere seul au bord de la scène, victime de son obéissance à l’ordre militaire, prenant dans ses bras le cadavre de Billy Budd, en une sorte de pietà au masculin. Chaleureux accueil pour Paul Appleby dans ce personnage de capitaine failli, son ténor léger développant tout ce qu’il faut de failles intimes dans la tenue de voix.

© Jean-Louis Fernandez
Haute tenue vocale
La distribution, exclusivement masculine, réunit quatorze solistes. En Billy Budd, Sean Michael Plumb impose un timbre dense, chaleureux. Ses médiums amples et ses graves solides donnent une belle consistance à l’innocent broyé par l’homosexualité refoulée de Claggart. Son dernier arioso, conduit avec une expressivité proche du Lied, émeut durablement.
Autour de lui Oliver Johnston campe un Red Whiskers incisif, Michal Marhold un Donald robuste et énergique, et Scott Wilde un Dansker à la voix mûre de vieux loup de mer. William Morgan marque le Novice par l’intensité de son ténor clair, tandis que Guillaume Andrieux dessine un Arthur Jones sensible. Les rôles secondaires sont tous convaincants : Filipp Varik (Squeak), Paolo Stupenengo (Maître d’équipage) et Antoine Saint-Espes (Second Maître) dotent chacun d’une nette caractérisation vocale. Quant aux trois officiers — trois comme les Parques antiques — ils traduisent la tension entre autorité et bienveillance : Alexander de Jong (Redburn) déploie une voix rugueuse, Rafał Pawnuk (Flint) impressionne par sa puissance, et Daniel Mirosław (Ratcliffe) unifie le trio avec une émission large.

Finnegin Downie Dear © finnegindowniedearconductor
Un chef et des forces chorales très investis
Il convient de saluer à nouveau la tenue magistrale du chœur de l’Opéra de Lyon, intensément sollicité tant sur le plan vocal que physique, dès son entrée – dressant les mâts du navire – puis au fil de ses évolutions dans la carcasse d’un navire tout à la fois instrument de mort et de survie.
À la tête de l’Orchestre de l’Opéra de Lyon, le Britannique Finnegan Downie Dear, particulièrement investi, s’attache à mettre en valeur les subtilités impressionnistes de Britten sans perdre de vue la constante tension dramatique. Les ensembles, précis et puissants, rajoutent à la rudesse de l’action. Ils sont épaulés par la Maîtrise de l’Opéra de Lyon, voix blanches dont l’innocence contraste avec cette jungle masculine qu’elle sera elle-même appelée à devenir à l’âge adulte.
Vincent Borel

Britten : Billy Budd – Lyon, Opéra, 21 mars ; prochaines représentations les 27, 29, 31 mars, 2 & 4 avril 2026
www.opera-lyon.com/fr/programmation/saison-2025-2026/opera/billy-budd
Photo © Jean-Louis Fernandez
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