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​ Benjamin Alard au temple du Foyer de l'Âme - Vers le clavier de Bach le plus complet qui soit – Compte-rendu

 

 Initiée en 2017, l'intégrale J.S. Bach de Benjamin Alard avait donné lieu en 2019, pour la sortie du vol. 2 (Vers le nord), à un concert (1) au temple du Foyer de l'Âme, près de la Bastille : logé dans le sobre buffet (agrandi) de 1907, l'instrument neuf, achevé en 2009 et d'esthétique baroque « saxonne », est le premier grand orgue réalisé par l'atelier de Quentin Blumenroeder (2). Il s'agissait en l'occurrence d'un concert délocalisé de Saint-Louis-en-l'Île, en raison des travaux de restauration de l'église, où Benjamin Alard est titulaire depuis 2005 de l'orgue Aubertin. Deux ans et demi plus tard, les travaux ayant pris du retard avec la pandémie, l'Aubertin n'est toujours pas disponible. Le concert fêtant le vol. 5 du Bach d'Alard a donc de nouveau eu lieu au Foyer de l'Âme. Certes pas un pis-aller, ce Blumenroeder étant précisément celui que le musicien a choisi pour graver le premier des trois CD de ce nouveau coffret Harmonia Mundi : Weimar 1708-1717.
 
Le fait est assez exceptionnel pour que l'on tienne à le souligner : sur un marché discographique offrant jusqu'à saturation d'innombrables versions d'un même répertoire, il n'y a aucun risque que cette intégrale, initialement en quatorze chapitres : « la somme des lettres de son nom » (dix-huit volumes sont désormais prévus), puisse faire double emploi. Elle est en effet la seule à mener de front, chronologiquement, l'œuvre d'orgue proprement dite et l'œuvre de clavier, le musicien ne se limitant pas au clavecin pour la restitution de cette dernière ; s'y ajoute le fait que certaines pièces pour orgue, et non des moindres, y sont instrumentalement redistribuées. L'œuvre de Bach se voit par ailleurs complétée d'une riche évocation de son propre temps : prédécesseurs et contemporains, en Allemagne, Italie et France – soit les deux pays latins ayant nourri sa culture musicale parallèlement aux maîtres allemands : Böhm, Pachelbel, Buxtehude, Kuhnau… Enfin nombre d'œuvres de Bach, au fil des cinq volumes parus, sont proposées dans leurs versions premières – ce qui devrait réserver pour la suite les versions définitives habituellement retenues.
 

 
Outre les Silbermann de Strasbourg (Sainte-Aurélie) et Marmoutier, le Freytag-Tricoteaux de Béthune, divers clavecins d'esthétiques spécifiques (historiques ou récents, inspirés de spécimens anciens), Benjamin Alard a fait appel au claviorganum, à la fois clavecin et orgue positif (vol. 2), mais aussi au clavecin à pédalier. Ainsi aura-t-on la surprise de découvrir les Concertos transcrits pour orgue d'après des originaux italiens joués non pas à l'orgue (sauf le Grand Mogol BWV 594, à Marmoutier), mais sur un clavecin à pédalier signé Philippe Humeau et Quentin Blumenroeder (vol. 4,“Alla veneziana” – Concerti italiani). Et de s'en expliquer : « Ce qui m’importe dans l’enregistrement de cette intégrale, c’est de faire ces choix d’instruments pour proposer une manière différente de jouer ce répertoire, et pour retrouver justement le caractère domestique de cette musique qu’un amateur de l’époque ne pouvait pas toujours jouer à l’orgue. Il la jouait alors au clavecin ou au clavicorde à pédalier, pour son propre plaisir. » Si la manière de l'interprète se voit ainsi contrainte au renouvellement, il en va de même de l'écoute du mélomane – c'est tout l'intérêt d'un tel projet. Naturellement viable en elle-même, cette intégrale qui vraiment ne ressemble à aucune autre vient dès lors compléter, élargissant l'éventail des possibles, les gravures antérieures que tout amateur se doit de connaître.
 

L'orgue Quentin Blumenroeder du temple du Foyer de l'Âme © Mirou
 
Dans le vol. 5 pour la sortie duquel était donné le concert du 20 novembre, l'instrumentarium s'enrichit d'un clavier, déjà évoqué, que Benjamin Alard tient pour indissociable d'une juste compréhension de Bach : le clavicorde. « Le fait d’entendre ce nouvel instrument vient aussi de notre volonté de montrer non seulement la diversité de la pratique des claviers au sein de l'œuvre du compositeur, mais également la notion particulière de l'art de “toucher” (toccare) à travers le style “toccata” que Bach a maîtrisé de façon virtuose et renouvelée au cours de sa période à Weimar » – Alard signe un lumineux Éloge du clavicorde. Avec, comme il le souligne, l'avantage au disque, en regard du concert, de passer outre la faible projection sonore de cet instrument : celui, par excellence, de l'intimité, idéalement restituée par les micros.
 
Le concert offrait un exemple éloquent de cette approche presque à rebrousse-poil de l'orgue de Bach. Il s'ouvrait sur la Toccata et fugue en mineur BWV 565, emblématique du stylus fantasticus qui, dans notre mémoire esthétique et auditive, suggère une riche acoustique – disons la Marienkirche de Lübeck où Buxtehude officiait. Mais au Foyer de l'Âme, il n'y a guère d'acoustique, sous la verrière… La manière dont les voûtes du vaisseau de Lübeck auraient magnifié silences et suspensions est ici littéralement inversée, comme au disque, puisque gravé sur le même instrument. Texte et rythme y puisent une exactitude dépourvue du moindre effet qui, à sa manière, restitue et propulse tout autant la fougue et l'inventivité de cette œuvre de jeunesse.
 
S'ensuivaient les Petits Préludes et fugues BWV 553-560, qui ne sont pas de Bach mais de l'un des Krebs, père ou plutôt fils : Benjamin Alard conserve d'autant plus judicieusement des pages antérieurement attribuées à Bach qu'il a donc élargi le projet aux compositeurs de son temps. Que sans cesse, chez Alard organiste, le claveciniste est sensiblement à l'œuvre, au sens d'une valeur ajoutée en termes de raffinement de la phrase et du toucher, également via l'ornementation, c'est ce que l'on put ressentir tout au long d'un cycle qui jamais n'a sonné, merveilleusement au Foyer de l'Âme et sans aucune redite sur le plan des timbres, de façon aussi ouvertement redevable au style galant : tuilage des époques historiques. Le concert se refermait en apothéose sur la Toccata « dorienne » et fugue en mineur BWV 538, qui dans le vol. 5 est restituée… au clavecin à pédalier (tout comme la grande Choral-Partita Sei gegrüßet, Jesu gütig BWV 768, ici incomplète). Et d'imposer au passage à l'auditeur une écoute reposant sur d'autres repères, notamment pour la partie de basse : voix et soutien quasi indépendants, registrée en 16 pieds à l'orgue ; pleinement intégrée au texte dans la tessiture « globale » du clavecin. Avec cette intégrale autrement pensée et réalisée, le mélomane n'est pas au bout de ses surprises ! Prochains rendez-vous discographiques, et espérons-le au concert, au rythme annoncé de deux volumes par an : Premier Livre du Clavier bien tempéré le 25 mars 2022, puis l'Orgelbüchlein en octobre.
 
Michel Roubinet

Paris, Temple du Foyer de l'Âme, 20 novembre 2021
 
 
(1) www.concertclassic.com/article/benjamin-alard-en-concert-au-foyer-de-lame-tout-le-clavier-de-bach-compte-rendu
 
(2) Quentin Blumenroeder
www.blumenroeder.fr/orgues-d-eglise/

 
Site de Benjamin Alard :
www.benjaminalard.net/orgue-saint-louis-en-l-ile/
 
Photo © Bernard Martinez

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