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Antoine Tamestit – L’alto aventureux

Une riche année 2020 s’ouvre pour Antoine Tamestit (photo). Dès le 6 janvier, il se produit à la salle Cortot en compagnie du claveciniste Masato Suzuki, un partenaire de prédilection. Après la réussite de leur enregistrement des trois Sonates pour viole de gambe de Bach (1), sorti à la rentrée passée, on est impatient de retrouver le duo en concert. S’approprier des ouvrages pour viole aura été la chose la plus naturelle du monde pour l’altiste. Et une forme de retour à l’une de ses premières grandes émotions musicales ...

L’empreinte sonore de la viole de gambe

1991 : Tous les matins du monde, film d’Alain Corneau promis au succès que l’on sait, sort sur les écrans. « Je suis tombé sous le charme de la viole de gambe et de son répertoire, se souvient A. Tamestit. J’avais douze ans. Je suis resté fidèle à l’alto –  pour lequel j’avais éprouvé un coup de foudre à l'âge de dix ans, après avoir un peu touché au violon et au violoncelle – car j’avais envie d’aborder des répertoires très variés, de Bach à Hindemith, mais j’ai été profondément marqué par la sonorité de la viole. J’ai eu cet idéal sonore dans la tête et il a pénétré toute mon interprétation de la musique baroque. Je me souviens d’avoir joué une sarabande de Bach en bis lors d’un concert à Graz. Le frère de Nikolaus Harnoncourt, décédé peu auparavant, était dans la salle ; il est venu me voir ensuite et m’a confié avoir eu l’impression d’entendre une viole en m’écoutant. Je pense que j’essaie de m’en approcher quand je joue ce répertoire. »
Dans ces conditions, il était « idéal de se tourner vers les trois Sonates pour viole de gambe de Bach. Le passage à l’alto ne pose aucun problème car la partie de viole est écrite en clé d’ut 3, comme celle de l’alto. J’ai essayé de me rapprocher de la tessiture de la viole de gambe qui, même dans le médium présente un son brillant, précise A. Tamestit ; j’ai senti que parfois j’avais besoin de monter à l’octave pour obtenir cette brillance. Masato Suzuki (fils de Masaaki Suzuki, fondateur du Bach Collegium Japan, ndr) m’a complètement encouragé à procéder de la sorte. Selon le clavecin qu’il utilise, selon la résonance du lieu où nous nous trouvons, je me laisse la possibilité de monter à l’octave pour certains passages. »
 

Antoine Tamestit & Masato Suzuki © Philippe Matsas

La force de conviction qui se dégage de l’enregistrement d’A. Tamestit et M. Suzuki tient beaucoup aussi à l’entente parfaite entre les deux artistes. « Un musicien de mon âge, moderne, passionné de musique contemporaine, s'enthousiasme l’altiste. La première fois nous avons essayé de jouer les Sonates pour viole de gambe, j’ai vraiment eu l’impression que nous parlions la même langue. J’ai appris et j’apprends beaucoup de lui. Il est très léger, il ne sacralise pas du tout la musique de Bach ;  il la respecte énormément, mais c’est une évidence pour lui et il l’approche de manière totalement naturelle. »
Claveciniste, Masato Suzuki se produit de plus en plus comme chef et ce dans tous les répertoires. A. Tamestit a déjà eu l’occasion de jouer sous sa direction et d’apprécier cet aspect de son talent. L’idée d’un disque sous sa direction ne lui déplairait pas semble-t-il ... A nous non plus !
 

En mouvement dans Harold en Italie au Festival Berlioz de la Côte Saint-André, le 31 août 2018, sous la direction de Sir John Eliot Gardiner © Bruno Moussier

La théâtralité d’Harold en Italie

Munich, Prague, Berne, New York, Brême, Berlin, Cologne, Stavanger, Elmau, Humlebaek : de l’Allemagne au Danemark, les premiers mois de 2020 sont très internationaux pour l’ancien élève de Jean Sulem – immense pédagogue qui a tant fait pour la cause de l’alto –  et il faudra attendre avril pour le retrouver chez nous aux côtés de l’Orchestre National des Pays de la Loire mené par son directeur musical, Pascal Rophé. Quatre concerts à l’occasion lors desquels A. Tamestit donnera Harold en Italie.
Comment a évolué sa relation avec cette partition, emblématique s’il en est, du répertoire de l’alto ? Les débuts furent difficiles, il n’en fait pas mystère. L’équilibre soliste-orchestre lui posait problème, les silences dans la partie soliste le désarçonnaient quelque peu ...  « Il m’a fallu des chefs un peu « fous » pour m’inspirer et me faire comprendre la pièce, reconnaît-il. D’abord Marc Minkowski (2), pour mon premier Harold avec un orchestre sur instruments d’époque (Les Musiciens du Louvre-Grenoble, ndr). Tout changeait au niveau de l’équilibre, des couleurs et de l’énergie. Marc m’a fait réaliser pas mal de choses sur la théâtralité, sur le fait que Berlioz voulait que l’alto soit détaché de l’orchestre, soit indépendant. »
Vint ensuite Valery Gergiev (3), « autre expérience, avec un orchestre moderne, le London Symphony Orchestra, mais finalement très léger – et rompu à ce répertoire grâce à Colin Davis. » Et expérience marquante ô combien se remémore un interprète marqué par « le côté vraiment possédé » du maestro au moment du concert, par « la puissance dramaturgique » d’une conception « très extrême, presque un peu schizophrène dans les caractères que l’on approchait. »
 

Sir John Eliot Gardiner © Bruno Moussier

Et Sir John Eliot Gardiner ? « La rencontre peut-être la plus importante, admet A. Tamestit, qui aura d’abord joué Harold sous sa direction avec l’Orchestre symphonique de la Radio bavaroise (en 2015), puis avec l’Orchestre révolutionnaire et romantique (4) lors des récentes célébrations berlioziennes. « Gardiner a poussé la théâtralité très loin, jusqu’à me demander d’habiter le « rôle » d’Harold. Il m’a fait bouger sur scène, et jusqu’à avoir certaines expressions sur le visage. » Grande expérience qui aura permis à A. Tamestit de prendre en totalité la mesure d’un chef-d’œuvre absolu et inclassable. Quatre rendez-vous attendent le public avec l’ONPL, à Nantes et Angers, du 7 au 10 avril.

Après une soirée de musique de chambre toute germanique à la Villette (Cité de la musique) le 28 avril, entouré d'amis (Jean-Guihen Queyras, Isabelle Faust, Danusha Waskiewick et Christian Poltéra) dans des partitions de Beethoven, Schönberg (La Nuit transfigurée) et Webern, A. Tamestit retrouvera Paris et le théâtre de Champs-Elysées le 6 mai, dans le double rôle d’altiste et de chef, avec l’Orchestre de chambre de Paris et des pages de Bach, Hindemith, Dowland, Britten et Brahms.

« J’ai une envie folle de jouer tout le temps »

Tenté par la direction d’orchestre ? L’altiste avoue que les expériences en ce domaine lui ont « plu et beaucoup appris. Mais je ne me sens pas prêt pour ce rôle-là, poursuit-il, j’ai une envie folle de jouer tout le temps ; sans instrument dans les mains j’ai l’impression de manquer de voix. Ce qui me plait énormément en revanche ce sont des concerts tels que celui avec l’OCP durant lequel je joue et je dirige en même temps. Il s’agit soit de concertos de chambre, soit de pièces d’orchestre de chambre pour lesquelles je me mets à l’intérieur de l’orchestre et où, avec le violon solo, il y a une sorte de direction partagée. Ça m’intéresse beaucoup et constitue un vrai challenge car il me faut à la fois assurer ma partie au plus haut niveau et être vivant dans l’orchestre, réagir à la moindre voix. » A. Tamestit a pu mesurer combien l’esprit profondément chambriste de telles expériences séduit les orchestres ... et profite à la musique. « J’ai envie de poursuivre et même de développer cette pratique en allant jusqu’aux sérénades de Brahms, aux symphonies de Haydn, de Mozart. »
 

Alan Gilbert
Alan gilbert, partenaire d'Antoine Tamestit au LSO dans le Concerto pour alto de Walton © Chris Lee

« Quel cadeau ! »

Musicien curieux, aventureux, l’altiste retrouvera Londres juste après son concert parisien avec l’OCP pour reprendre le cours d’une résidence au London Symphony Orchestra. « J’ai joué plusieurs fois avec le LSO et ça s’est toujours très bien passé, confie-t-il. A la fin d’un concert avec François-Xavier Roth, la directrice m’a dit : on fait ce que vous voulez, même une résidence si c’est nécessaire. Quel cadeau ! » Si la résidence au LSO se déroule officiellement du 19 avril au 26 juin prochains, elle a en fait débuté dès la fin de la saison dernière sous direction de Gianandrea Noseda avec ... Harold en Italie !
Le printemps qui arrive va beaucoup occuper l’altiste français au LSO où l’attendent trois concerts avec orchestre (19/04, 11/06, 14/06) et quatre de musique de chambre (8/05, 15/05, 5/06, 26/06). Côté chefs, A. Tamestit a suggéré et obtenu la présence de Daniel Harding (pour le Concerto pour alto de Jörg Widmann)(5) et de François-Xavier Roth. Quant à Alan Gilbert, qui l’accompagnera dans le merveilleux et si rare Concerto de William Walton, le choix est celui du LSO, mais réjouit un soliste qui jouera pour la toute première fois sous la direction du maestro américain. Quant aux rendez-vous chambristes, « j’ai voulu y montrer toute les facettes de l’alto, précise A. Tamestit ; baroque avec Masato Suzuki, romantique avec le Arod Quartet d’une part, Jörg Widmann et Dénes Várjon de l’autre, et enfin contemporain avec Colin Currie. Nous donnerons Naturale, ouvrage pour alto, percussions et bande enregistrée dans lequel Berio réutilise du matériau de Voci », partition que le soliste aura jouée quinze jours auparavant sous la baguette de François-Xavier Roth au Barbican Hall.
 

Cédric Tiberghien © Jean-Baptiste Millot

Un disque Brahms avec Cédric Tiberghien

Et puisqu’il est question de Londres, précisons pour conclure que c’est avec l’un des pianistes français les plus acclamés outre-Manche, Cédric Tiberghien, qu’A. Tamestit a enregistré son prochain disque. L’annonce des retrouvailles des deux Français, presque trois ans après leur admirable programme « Bel Canto » (6), a de quoi aviver notre impatience, d’autant que les deux Sonates de Brahms sont au programme, complétées par deux lieder confiés à Mathias Goerne. Rien que ça ! Sortie a priori prévue pour la fin de l’été prochain.

Alain Cochard
(Entretien avec Antoine Tamestit réalisé le 16 décembre 2019)

(1) Harmonia Mundi HMM 902259 // www.concertclassic.com/video/sonates-pour-alto-et-clavecin-de-js-bach-par-antoine-tamestit-et-masato-suzuki
(2)    Un enregistrement est disponible chez Naïve (CV 5266)   
(3)    Un enregistrement est disponible (LSO 0760)
(4)     www.concertclassic.com/article/harold-en-italie-et-autres-pages-de-berlioz-sous-la-direction-de-sir-john-eliot-gardiner-au
(5)    Concerto qu’Antoine Tamestit a enregistré avec de chef et l’Orchestre symphonique de la Radio bavaroise (Harmonia Mundi HMM 902268)
(6)    Œuvres de Vieuxtemps, Donizetti, Mazas, Bellini, Ney (Harmonia Mundi 902277) // www.concertclassic.com/video/casta-diva-de-bellini-transcription-pour-alto-par-antoine-tamestit-extrait

Antoine Tamestit & Masato Suzuki
6 janvier 2020 – 20h
Paris – Salle Cortot
www.harmoniamundi.com/#!/artists/2315

Antoine Tamestit, Orchestre national des Pays de la Loire, dir. Pascal Rophé
Nantes : 7 et 8 avril / Angers : 9 et 10 avril 2020
lacite-nantes.fr/

Antoine Tamestit, Jean-Guihen Queyras, Isabelle Faust, Danusha Waskiewick & Christian Poltéra
28 avril 2020 – 20h30
Paris – Cité de la musique-Salle des concerts
philharmoniedeparis.fr/fr/activite/musique-de-chambre/20461-nuit-transfiguree?date=1588098600

Antoine Tamestit et l’Orchestre de chambre de Paris
6 mai 2020 – 20h
Paris –Théâtre des Champs-Elysées
www.theatrechampselysees.fr/la-saison/orchestres/orchestre-de-chambre-de-paris/orchestre-de-chambre-de-paris-16

Résidence au London Symphony Orchestra
Du 19 avril au 26 juin 2020
Londres - Barbican Hall, LSO St Luke’s
lso.co.uk/whats-on/2019-20-season/lso-artist-portrait-antoine-tamestit.html

Photo © Philippe Matsas

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