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Rencontre avec le Geister Duo [Strasbourg, 6 nov.] – « Nos choix sont faits en fonction de l’œuvre, pour l’œuvre. Il ne faut surtout pas automatiser l’interprétation »

 

 
 
Depuis plus de dix ans, David Salmon
(photo à g.) et Manuel Vieillard (photo à dr.) forment un duo sensible et fraternel. Garants d’une relation musicale hors du commun, portant haut les couleurs d’un répertoire discret mais d’une grande richesse, les deux interprètes se sont imposés sur la scène internationale, sacrés en 2021 à Munich par le Premier Prix du Concours International de l’ARD. Fort de cette récompense, le Geister Duo s’est depuis produit sur les scènes les plus prestigieuses, telles que la Philharmonie de Paris ou celle de Hambourg, le festival de La Roque d’Anthéron, la Philharmonie et le Konzerthaus de Berlin, le Concertgebouw d’Amsterdam ou le Seoul Arts Center. Leur troisième enregistrement – une remarquable intégrale de la musique à quatre mains de Franz Schubert (7 CD Mirare) – est sorti en février dernier.

 

Après plusieurs dates en Allemagne, en Suisse et en Espagne, le Geister Duo retrouvera la France, le 6 novembre, pour interpréter le fameux Concerto pour deux pianos de Francis Poulenc et la rare Scottish Ballad pour deux pianos de Benjamin Britten avec l’Orchestre Philharmonique de Strasbourg dirigé par Aziz Shokhakimov.
 
 
 
 
Vous vous êtes rencontrés lors de vos études à Paris. Comment le projet d’un duo s’est-il imposé ?
 
Manuel Vieillard : Tout vient du fait que nous avons commencé à travailler ensemble parce que nous nous estimions musicalement, et c’est à partir de ça que notre amitié s’est développée et que notre engagement  mutuel s’est construit. Nos professeurs respectifs (Emmanuel Strosser et Claire Désert ndlr) avaient fait du duo de piano ; c’est un univers auquel nous avons a été sensibilisés et qui est peu à peu entré dans nos intentions. Il y avait aussi le constat que le duo de piano n’était pas assez représenté dans le paysage musical français, qu’il fallait assurer une nouvelle génération. Nous avons donc fait en sorte de pouvoir défendre ce répertoire dans de bonnes conditions, avec un engagement exclusif et entier, et l’ambition de porter cette formation au même titre que les grands trios et quatuors. C’est un répertoire qu’il faut faire vivre. Je le compare souvent à celui du lied, un répertoire magnifique, immense, qui est en train de disparaître des salles de concert.

 
 
« Nous avons a la chance d’avoir étudié dans des univers semblables, tous les deux avec des Allemands et des Français, donc nos références se rejoignent, ce qui facilite les choses. »
 
 

 
Exister en tant que duo de manière permanente implique certainement une relation particulière, une connexion de chaque instant ?
 
David Salmon : Je définirais notre relation comme fraternelle, avec un lien plus fort et profond encore que celui qui unit un couple. Nous ne nous embarrassons pas de la question de notre existence : c’est une évidence pour nous. Mais il y a des moments où cette évidence est à double tranchant, comme lors des périodes creuses avec moins de concerts. Là, ça devient beaucoup plus compliqué parce que la base de notre travail, cet engagement absolu pour le duo, n'est plus là. Notre rapport au vide est très personnalisant : le fait de ne pas avoir de concert nous remet face à nous-même, face à notre solitude propre. Donc il y a une certaine urgence à être deux, à faire du duo un mode de vie. Par exemple, quand on voyage pour des concerts, on est dans le même hôtel, on mange ensemble, on parle avec les mêmes personnes. On part en vacances ensemble, on fait tout ensemble. Je me souviens d’une fois où, après un concert au Luxembourg, Manuel devait partir ailleurs sans moi. Il est très rare qu’on nous ne rentrions pas ensemble après un concert, et ça m’a vraiment fait bizarre, comme si nous n’étions pas allés au bout du processus : on part ensemble, on revient ensemble.
 
Comment s’organise le travail d’une œuvre à deux ?
 
D.S. : D’abord, il y a le travail technique pour maîtriser la partition. Puis il y a les idées musicales et ça, ça se discute. Il y a très longtemps que nous travaillons ensemble, mais nous ne sommes pas forcément toujours d'accord, alors on discute, chacun propose une idée, on essaie, et nous gardons ce qui sonne le mieux. L’ego passe derrière.
 
M.V. : Je ne pense pas que ce soit si évident. Oui, l’ego passe en second plan, mais on insiste chacun sur des passages qui ont plus de valeur pour nous. Dans notre travail, si tu veux vraiment quelque chose, je vais le sentir et aller dans ton sens, même si je pense que ce n’est pas la meilleure piste. Je pense que notre travail est fait de compromis tacites, mais nous avons a la chance d’avoir étudié dans des univers semblables, tous les deux avec des Allemands et des Français, donc nos références se rejoignent, ce qui facilite les choses.

 

© Jean-Baptiste Millot

 
« Il peut y avoir des projets en solo à côté, mais le duo reste notre activité principale et passe en priorité dans notre emploi du temps. »

 
 
Vous avez chacun fait du duo votre activité principale. Comment envisagez-vous l’avenir de votre engagement l’un vis-à-vis de l’autre ?
 
D.S. : Il faut être réaliste dans ce qu’on prend comme engagement. Je pense que nous avons tous les deux envie d'aller le plus loin possible et de nous dédier personnellement à ça, mais on ne sait pas de quoi demain sera fait.
 
M.V. : C'est une question de désir. Tant qu'il y a du désir, l’aventure tient. À nos débuts, je me disais que je ferais du duo toute ma vie, que ça ne pouvait pas être autrement. Aujourd’hui, honnêtement, je peux imaginer un monde où le duo n'existe plus dans dix ou vingt ans. Donc il faut entretenir le désir et ne pas seulement se tenir à un contrat passé qu’on doit honorer. Alors on se pose constamment la question : qu'est-ce qu'on a envie de faire nous deux, à deux ? Je trouve que c'est la meilleure manière de fonctionner. Cet engagement mutuel absolu est la pierre angulaire du duo. Il peut y avoir des projets en solo à côté, mais le duo reste notre activité principale et passe en priorité dans notre emploi du temps.
 
Duo de piano, piano à quatre mains… quel est votre juste équilibre ?
 
D.S. : Nous aimons bien faire moitié-moitié, pour varier les plaisirs, mais tout dépend des programmateurs, du budget, et des conditions. Parfois, la scène est trop petite pour recevoir deux pianos. Il est bien d'avoir un équilibre entre les deux formations, afin que ce soit agréable physiquement et intéressant musicalement.

 
 
« S’il y a un « son Geister », c’est une appréciation du public, pas une volonté. »

 
Y a-t-il un « son Geister » ?
 
M.V. : Non. On fait toujours passer le style du compositeur avant notre style à nous. En termes de pensée, de toucher, d'articulation, d'imaginaire, nous ne sommes pas dans une logique de reproduction d'un son à nous. Nous faisons même attention à toujours nous extirper d’un moule qu’on se serait construit avec le temps, afin de ne pas tomber dans l’attendu et la facilité. Même si chacun a ses marottes, on se pose toujours des questions. S’il y a un « son Geister », c’est une appréciation du public, pas une volonté. On ne cherche pas à faire sonner les œuvres d’une certaine manière qui nous serait propre. Nos choix sont faits en fonction de l’œuvre, pour l’œuvre. Il ne faut surtout pas automatiser l’interprétation.

 

© Jean-Baptiste Millot

 
 
« Nous somme proches, nous nous connaissons par cœur : l’inconscient est extrêmement présent pour proposer chaque chose au bon moment et inviter l’autre. »

Peut-on parler d’un « appel de l’autre » lorsque vous jouez ?
 
D.S. : Il se passe quelque chose d'un point de vue physique, c’est évident. Il y a un rapport à la sensation du geste et à la vue du geste particulier à chaque duo. Je sais par exemple que si Manuel lève sa main de telle manière, ça veut signifier quelque chose de précis et je l'interprète en conséquence. Mais ce n'est jamais un geste conscient, c’est une intention que je vais saisir. Nous somme proche, nous nous connaissons par cœur : l’inconscient est extrêmement présent pour proposer chaque chose au bon moment et inviter l’autre. On a développé une autre forme de connexion où la sensation de la présence de l’autre est déterminante. Le regard est important, bien sûr, mais on peut s’en passer. D’ailleurs, on s’en passe chez nous en répétition, car on est contraint de travailler dos-à-dos par souci de place. Mais on arrive à s’en passer uniquement parce qu’on a cette relation et cette connexion qui prend forme autrement. On ne serait pas capable d’obtenir le même résultat en travaillant dos-à-dos avec quelqu’un d’autre.
 
M.V. : Ce qui est étrange aussi, c’est que je ne ressens pas non plus de responsabilité vis-à-vis du duo. Je ne sépare pas les parties dans ma tête, je n’ai jamais peur de ne pas être à la hauteur de ce qu’il vient de faire, de prendre sa suite. On joue ensemble, on fait corps dans la partition et si à un moment ça rate, ce n’est pas de ma faute ou de la sienne : c’est de notre faute.

 
« Les gens se montrent souvent plus réceptifs que ce qu’on avait imaginé. »

 
Cet été, entre autres dates, vous avez interprété Trois pièces pour deux pianos de György Ligeti au festival Hier et Aujourd’hui, une pièce que vous rêviez depuis longtemps de jouer. Que retenez-vous de ce concert ?

D.S. : On a bien sûr été ravis de pouvoir jouer cet ourage, et on remercie sincèrement Pascaline Ponti, la directrice du festival, de nous avoir fait confiance s’agissant d’une œuvre considérée comme assez peu accessible. Mais ce qu’on retient surtout, et ce qui nous a vraiment impressionnés, c’est la capacité réceptive du public. On joue très rarement ce répertoire parce qu'on ne nous le permet pas, peut-être parce que les organisateurs ont du mal à imaginer la réaction du public. Mais les gens se montrent souvent plus réceptifs que ce qu’on avait imaginé. La preuve, c’est que dans un petit coin en Touraine, les gens sont tout à fait partants pour écouter du Ligeti ou du Stravinski à deux pianos. Il est bien que ce répertoire puisse trouver son public n’importe où.
 
Propos recueillis par Antoine Sibelle, le 15 octobre 2026

 

Site du Geister Duo : https://www.geisterduo.com
 
Geister Duo, Orchestre Philharmonique de Strasbourg, Aziz Shokhakimov
Œuvres de Poulenc, Elgar et Britten
6 novembre 2026 – 20h
Strasbourg – Palais de la Musique et des Congrès
https://philharmonique.strasbourg.eu/detail-evenement/-/entity/id/575328008/miroirs-du-temps
 
 
Photo © Jean-Baptiste Millot

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

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