Journal

Samuel Hasselhorn et Ammiel Bushakevitz interprètent Le Voyage d’Hiver au Théâtre des Champs-Elysées – Un bouleversant compagnonnage – Compte-rendu

 

 
On suit depuis son début la puissante et passionnante aventure qu’ont entreprise chez Harmonia Mundi le baryton basse Samuel Hasselhorn, devenu l’un des maîtres du lied, et le subtil Ammiel Bushakevitz, capable de tirer de son clavier des images, des modulations, des éclairs qui font de son jeu beaucoup plus qu’un accompagnement, mais pour le chanteur, un autre lui-même. Alors que l’enregistrement de leur Voyage d’hiver paraîtra en février 2027 (1), ils promènent l’œuvre un peu partout, en avant dernier volet de cette série de cinq albums choisis dans les dernières années de Schubert, et qui s’achèvera en 2028. Celui-ci, à la sombre tonalité, renvoie donc à l’errance, à la solitude d’un Schubert proche de sa mort, et trouvant dans les poèmes de Wilhelm Müller un soutien idéal pour l’expression de sa désespérance. Nés en l’an 1827, année de la mort du poète et aussi de Beethoven, dieu absolu du compositeur, ces vingt-quatre lieder plongent dans le romantisme allemand le plus noir, tel qu’a pu l’évoquer le cinéaste Werner Herzog dans l’Énigme de Kaspar Hauser.

 

© Felix Broede

 
Le chant qui parle
 
On l’a dit maintes fois, la voix mordorée de Hasselhorn est un apport exceptionnel pour l’immense corpus des grandes interprétations de ce recueil mythique : par sa diction flexible, son souffle retenu, ses montées vigoureuses s’amenuisant en soupirs, il fait de ces récits d’errance et de passage vers le néant une sorte de guirlande sonore, où rien n’est apprêté, ou forcé. La fluidité de l’émission, l’émotion plus encore que le détail des mots font que l’on suit ce Voyage comme celui d’une âme sœur. Pour ses débuts au Théâtre des Champs Elysées, le baryton a montré toute la puissance dont le velouté de son timbre savait aussi s’enrichir, tout en gardant les sons filés, amenuisés jusqu’à n’être que les échos d’eux même, qui font sa magie. On a vibré avec une Bonne nuit lancée avec force, comme une provocation à celle qui l’a abandonné, on a frissonné à la neige, aux larmes glacés qu’il ne parvient pas à essuyer, on a souri à ces fleurs peintes sur les vitres, entendu gronder l’Orage, rêvé sous Le Tilleul, cherché désespérément les Faux soleils qui n’existent pas, pièces maîtresses du recueil. La musique faite douleur disait sobrement l’avancée vers le néant.
 
Un adieu infini
 
Mais l’un des temps forts de ce Voyage d’hiver, fut l’idée superbe des deux complices : d’emblée Ammiel Bushakevitz apparaît sur la scène, aussitôt plongée dans le noir total, en tenant une vielle. Il la tourne, doucement, comme une miette de vie arrachée au silence et le chant s’élève, tandis que peu à peu la lumière revient. Puis, à la fin, lorsque tout est dit, le joueur de vielle reprend sa ritournelle, et la voix s’éteint, presque translucide, soupir d’adieu. Que l’art de Hasselhorn sait rendre chavirant. La salle, suspendue à la moindre inflexion, à la moindre syllabe, a eu la bonne idée de retenir ses acclamations, le temps que les sons se soient dilués dans le néant et qu’on n’en ait plus que le souvenir. Un tel concert est historique.
 
Jacqueline Thuilleux

 

 
Paris, Théâtre des Champs-Elyées, 16 octobre 2026.

Calendrier des concerts de Samuel Hasselhorn : www.samuelhasselhorn.com/en/calendar

 
(1) Déjà parus chez Hamonia Mundi :
Die Schöne Mullerin
Licht und Schatten
Hoffnung
 
Photo © Uwe Arens

Partager par emailImprimer

Derniers articles