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L’Histoire de Manon au Palais Garnier [jusqu’au 30 oct.] – Les bouleversants adieux de Dorothée Gilbert – Compte rendu

Le ballet de Kenneth MacMillan (1929-1992), créé en 1974, est un chef-d’œuvre, c’est une certitude. Et Dorothée Gilbert la plus grande de nos ballerines classiques : autre certitude. Pourtant, la voilà qui s’est effacée, touchée par cet impitoyable arrêt qui renvoie hors de leurs loges de l’Opéra les danseuses de 42 ans. Cela peut être utile, quand les corps sont brisés et les talents vidés, mais pas toujours et les hurlements de la salle, fan de la ballerine, l’ont bien laissé entendre. Public debout pour 35 minutes d’acclamations, voire de cris, de frappes déchaînées, dans un Palais Garnier où le moindre petit rat n’aurait pas pu glisser sa queue. Car les jeunes étaient là, bourrant la moindre des niches de la grandiose salle, perchées dans les hauteurs, d’où l’on ne voit presque rien …Tout juste si le lustre n’était pas garni lui aussi…Tandis que l’orchestre, depuis la fosse, battait frénétiquement de l’archet ou des mains, après avoir été porté par une véritable électricité, bien allumée par le chef Martin Yates, pour une soirée inoubliable. Les mots manquent, les gestes étaient tellement mieux !

Dorothée Gilbert © Marie-Helena Buckley - OnP
La richesse du dernier rôle
Pour ses adieux, ou presque, car elle va encore danser avec la troupe au cours de leur tournée en Guyane, Dorothée Gilbert avait choisi L’histoire de Manon (ainsi nommée car les héritiers de Massenet avaient refusé qu’en France et dans le monde, le ballet s’appelât Manon, comme l’opéra, alors qu’il continue de porter ce titre au Royaume Uni). Et elle a bien fait, car ce rôle tourmenté a pu mettre en valeur sa sensibilité écorchée, son élégance et sa finesse, ainsi qu’une technique à son zénith, nécessaire pour les périlleuses figures imaginées par Mac Millan, et qui ne montre à ce jour pas la moindre faille. Marier à ce point une gestique d’une sobriété racée, un dramatisme déchirant et une fluidité de parcours qui donnent sa vérité à chaque geste, sans que jamais l’idée de performance ne vienne à l’esprit, relève d’un art porté à son sommet. Silhouette gracile sous les habits précieux, pureté juvénile dans sa robe blanche, profil efflanqué dans sa tunique de mourante, la ligne, chez elle, l’emporte sur le volume et habite la scène d’une force bouleversante.

© Marie-Helena Buckley - OnP
Un ballet d’une force explosive
On ne reviendra pas sur le dramatisme violent, coloré, parfois trivial d’un ballet abondamment commenté depuis sa création londonienne et importé en 1990 par Patrick Dupond, alors directeur de la danse à l’Opéra de Paris. L’intelligence du récit, tel que le chorégraphe le déroule en trois dimensions, dans de somptueux costumes et décors de Nicholas Georgiadis qui en renforcent encore la portée tragique ou cynique, montre un MacMillan au plus accompli de son tallent d’homme de scène, si éloigné de l’académisme d’un Petipa et déroulant la grammaire classique avec une acuité psychologique impressionnante.
On ne se dit pas que les interprètes dansent, on les voit s’incarner, en un tourbillon d’émotions contrastées et polyvalentes, car le plateau n’est pas ici prétexte à virtuosité mais s’offre comme un tableau de vie, où cohabitent riches et pauvres, haute société dépravée et catins rieuses, car elles y sont bien obligées. Un souffle soulève la fresque, et dessine des caractères hauts en couleur. Et l’on apprécie qu’un britannique ait apporté sa touche shakespearienne débridée à une œuvre tirée d’un roman français et portée par les 45 extraits de Massenet, tous superbes, qui ont été retissés pour composer la trame du ballet, sans qu’aucun ne soit tiré de l’opéra éponyme.

Thomas Docquir, Dorothée Gilbert & Matthieu Botto © Marie-Helena Buckley - OnP
L’intelligence du récit dansé
A la vibration sensuelle, parfois frénétique de l’écriture du chorégraphe vient aussi s’ajouter un lyrisme brûlant, particulièrement sensible dans les deux grands pas de deux qui unissent les deux héros, où l’arabesque déployée dit l’ampleur des sentiments et le cambré la griserie, tout comme la mort de Manon, brisée comme un fétu de paille qu’ici la stature de Hugo Marchand, partenaire attitré de Dorothée Gilbert depuis une décennie, faisait encore plus ressortir. Gestes qui se suivent comme naturels alors qu’ils demandent une technique féroce et une sensibilité frémissante, gestes qui en disent long, comme lors de la scène où Manon, séduite par la fortune de l’homme qui l’achète, devient entre les mains de celui-ci, et son affreux frère Lescaut, un objet, une chose, et non plus une gamine amoureuse de seize ans. Dans ces multiples variations psychologiques, Gilbert, comme jadis Fonteyn face à Noureev, a su diffuser une fraîcheur et une aura juvénile. Face à un Hugo Marchand qui, dans l’émotion de l’événement, a donné tout son potentiel de magnifique porteur et d’artiste sensible, plus qu’à l’accoutumée.

Bianca Scudamore © Marie-Helena Buckley - OnP
Une Manon inoubliable, et d’autres à venir ...
Pour le reste, on a rarement vu le ballet de l’Opéra se jeter dans le feu de l’action avec un tel engagement, une telle jouissance, et pour les garçons particulièrement, une telle perfection, en particulièrement pour l’impeccable placé, l’allure altière de la nouvelle étoile Thomas Docquir. Mais à côté du diamant Gilbert, on a aussi pu remarquer une perle, la délicieuse Bianca Scudamore, première danseuse, au palmarès déjà gratifiant – Prix de l’AROP et 2e prix junior au Concours de Varna – qui avec son minois mutin, ses bras ondulants, son piquant, sa drôlerie, et sa grâce virevoltante, a, en maîtresse de Lescaut, a littéralement brûlé les planches, suscitant l’enthousiasme d’une salle déjà surexcitée. Parmi les étoiles qui incarnent Manon, l’Opéra lui a confié le rôle-titre pour la soirée du 27, excellente initiative qui permettra de juger de l’étendue de ses capacités dramatiques : pour essayer de nous consoler d’avoir perdu la reine Dorothée, qui heureusement dans les mois qui viennent, n’a pas fini de nouer les rubans de ses chaussons et de faire courir ses pointes effilées …
Jacqueline Thuilleux

L’Histoire de Manon (chor. K. MacMillan) – Paris, Palais Garnier, 15 octobre ; prochaines représentations les 19, 20, 21, 22, 26, 27, 28, 29 et 30 octobre 2026 // www.operadeparis.fr/saison-26-27/ballet/lhistoire-de-manon
Photo © Marie-Helena Buckley - OnP
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