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"Paysages intérieurs" (Maillot, Barton, Forsythe) par le Ballet de l’Opéra de Paris [ Palais Garnier, jusqu’au 7 nov.] – Superbes spirales de l’imaginaire – Compte rendu

Une trilogie de rêve, qu’il soit lumineux, comme chez Maillot, sombre et violent chez Barton, glacial chez Forsythe : les trois pièces de cet admirable spectacle dans lequel les danseurs de l’opéra semblent supérieurement à l’aise, ont fait se compléter trois styles, qui bien que fort opposés, se posent en cris ou soupirs corporels, d’abord étouffés, puis explosant, ou le contraire … Et le public les a saluées avec un enthousiasme débordant.
Une lacune comblée
L’événement était évidemment l’entrée, enfin, au répertoire du Ballet de l’Opéra, d’une pièce maîtresse du grand chorégraphe qu’est Jean Christophe Maillot, infatigable faiseur de merveilles sur le rocher monégasque, que le monde découvre ensuite, mais auquel l’Opéra de Paris n’avait jusqu’ici pas ouvert ses portes. Alors que tant de chorégraphes invités ces dernières années sur notre premier plateau auraient mérité de… les prendre ! Car la pièce présentée, Vers un pays sage, datée de trente et un ans – grand âge pour un ballet – figure avec ses moments de grâce à la fois violente et souple, libre autant qu’académique, au sein d’un répertoire chorégraphique inusable.

La force de la mémoire
Vers un pays sage (photo), comme le dit sa répétitrice Bernice Coppieters, admirable transmettrice de Maillot dont elle est la muse depuis trente ans, n’a rien de sage. Car il s’agit d’un hommage au père du chorégraphe, le grand plasticien Jean Maillot, qui a dû être habité par une énergie débridée. On reçoit donc de plein fouet ce vagabondage de corps propulsés comme des fusées, sur la formidable musique de John Adams, Fearful Symmetries, traçant des courbes issues d’un pinceau en plein délire, mais ordonnées avec la maîtrise d’un artiste qui connaît ses portées. On pense à ces textes enluminés dont les bords dépassent leurs limites. Pour mieux y rentrer, puisque les danseurs se fondent à la fin dans le cadre nuageux dont ils sont sortis, comme fées et lutins d’un moderne Rackham.

D’éblouissantes performances
Et il n’est pas besoin d’être spécialement informé sur l’art du mouvement pour se rendre compte que ces trilles musculaires, ces octaves de corps qui rebondissent l’un sur l’autre, avec une complicité jouissive, ou se cabrent comme de joyeux poulains, sont d’une terrible difficulté. Magnifiquement guidés par Maillot et Coppieters, les danseurs de l’opéra – on note particulièrement Roxane Stojanov, Florent Melac, Hohyun Kang et Pablo Legasa, mais tous mériteraient de l’être – se défont ici de tout maniérisme entre les figures à tracer, de toute ponctuation pour jeter leur texte mobile en un seul élan. Le tout se déroulant sur de beaux fonds lumineux dus à Dominique Drillot, qui disent la joie de créer.

Vague à l’âme
Evidemment, rien de commun, sinon la force expressive, avec Bush, de la Canadienne Aszure Barton, qui impressionne fortement. Noir, c’est noir : capuchons noirs, vagues costumes noirs, lumière noire, rien de très gai dans ce sombre tableau. Danse piochée dans la rue, n’importe laquelle, où ceux qui y dansent ne prétendent à rien, sinon à mieux être en laissant parler leurs pulsions. Un homme seul, au début, recroquevillé, semble mendier, puis se développe, tandis que successivement des rondes folles ou des séries cadencées, parfaitement ordonnées, disent leur rage de vivre, frappent le sol en une constante évolution. On craignait une danse macabre : il n’en est rien, car la tristesse, la morosité se muent en une sorte de cri de guerre, soutenu par un flot de musiques bigarrées, dont celle de l’étonnant Moondog et la saltarelle hallucinée de Saint Saëns.
Du compas à la règle
Entre les deux pièces, toutes deux émouvantes, le graphisme glacé et décalé de William Forsythe, dans Rearray, une œuvre modelée sur l’incroyable force de frappe de Sylvie Guillem en 2011, et réarrangée depuis pour l’Opéra. Comme à l’accoutumée, le chorégraphe y joue avec les corps comme avec des marionnettes, créant des figures aux limites du vertige, dans un déséquilibre qui donne à craindre pour les danseurs, allant jusqu’au bout de leurs possibilités. On ne rêve pas, on calcule, teste, on se meut en une sorte de Thème et Variations, forme accentuée par les incessants tombers de rideau qui fractionnent la pièce, l’une des marques de fabrique de Forsythe et qu’on peut considérer comme une de ses mauvaises habitudes. Mais les trois interprètes de cette danse de robots sont fabuleux, et cette négation de personnalité sur la musique rapeuse de John Morrow, ne semble guère les décontenancer. Ils virevoltent ou ressemblent à des compas, ce qui met leurs lignes en valeur, particulièrement celles de la belle Hannah O’Neill. Autres rêves.
Jacqueline Thuilleux

« Paysages intérieurs » (chor. Jean-Christophe Maillot, William Forsythe, Aszure Barton) – Paris, Palais Garnier, 11 octobre ; prochaines représentations les 16, 17, 23, 24, 25, 31 octobre, 2, 3, 4, 5, 6 & 7 novembre 2026 // www.operadeparis.fr/saison-26-27/ballet/paysages-interieurs
Photo © Julien Benhamou
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