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Hamlet à l’Opéra Bastille [jusqu’au 9 oct.] – Une histoire de fou – Compte rendu

Parce qu’il ne se remet pas de la mort de son père, du mariage précipité de sa mère avec Claudius son oncle et que l’idée de s’unir à Ophélie, fille de Polonius, complice du meurtre de son père, lui est insupportable, Hamlet dérive, divague et déraisonne. Ses interrogations et ses conjectures, pour compréhensibles qu’elles sont, passent inévitablement pour de la faiblesse auprès de son entourage qui s’acharne à l’isoler et à le traiter de fou.
Dans une asile d’aliénés
Il n’en fallait pas moins à Krzysztof Warlikowski pour transposer le drame shakespearien, mis en musique par Ambroise Thomas, dans un asile d’aliénés où un Hamlet vieillissant et bedonnant a été placé avec sa mère impotente. Derrière les barreaux d’une immense cage-prison où le fils revit inlassablement son passé, pendant que sa mère regarde en boucle Les dames du Bois de Boulogne de Bresson, les journées s’égrènent à l’infini. Ayant perdu depuis longtemps la notion du temps, ne possédant plus que de maigres repères entretenus par la présence de patients atteints de démence, surveillés par un personnel discret, Hamlet ressasse son histoire comme si rien ne pouvait s’y opposer.
Grâce à cet habile procédé narratif, l’action ainsi fantasmée, échappe à tout réalisme au profit de l’évocation d’un être que l’on sait mentalement perturbé. Cet hôpital psychiatrique devient ainsi théâtre où l’ex roi du Danemark (dans cet ouvrage Hamlet succède à son père) revoit en songe ceux qui l’ont trahi ou aimé et exhorté par le spectre de son père à la vengeance, puisqu’il finira par tuer le traitre Claudius.

Précision et fourmillement
Retouchée ici et là par Warlikowski lui-même, par rapport à la première mouture présentée au public en 2023, la mise en scène impressionne toujours par la précision de sa construction, le soin apporté aux détails qui fourmillent aussi bien dans les grands ensembles (Second tableau de l’acte2 / Ballet du 4ème acte), que dans les moments de solitude (Monologue d’Hamlet au 3, Folie d’Ophélie au 4). Des images vidéo incrustées dans le décor, aux lumières blafardes et fantomatiques (Felice Ross), Warlikowski propose un spectacle qui tient autant d’un dédale mental que d’une séance de spiritisme, où l’on retrouve pêle-mêle son obsession pour les prisons, les fauteuils roulants, les films d’auteurs, les figurants âgés, le baignoires, ls confusion des genres ...

Vaillance vocale et engagement dramatique
Marquée par la mémorable prestation de Ludovic Tézier, Hamlet porté par la tessiture sombre de baryton, cette reprise repose cette fois sur les épaules d’un autre grand interprète : John Osborn. Le ténor américain qui chante le rôle depuis plusieurs années avec succès, défend la partition avec d’autres arguments : un timbre plus léger, une assise moins large mais des couleurs plus variées et une ligne de chant plus acrobatique. Ecrit, rappelons-le, pour un ténor introuvable à la création en 1868, Hamlet est finalement confié au baryton Jean-Baptiste Faure (qui venait de triompher dans L’Africaine de Meyerbeer et Don Carlos de Verdi), rôle nécessitant à la fois l’endurance d’un Berlioz (Les Troyens), la résistance d’un Offenbach (Les Contes d’Hoffmann) et l’ambitus d’un Gounod (Faust). Issu du bel canto romantique, Osborn, également grand habitué du répertoire français (on se souvient à juste titre de son Eléazar de La Juive en 2007 et de son Benvenuto Cellini en 2018, tous les deux sur la scène de La Bastille), domine ce personnage à l’écriture complexe. La clarté de sa diction, sa technique de chant aguerrie et son constant engagement dramatique font de lui un titulaire indispensable pour cette version, dans laquelle il continue d’exceller. Et sa façon très particulière de traduire les différents stades de la folie, de l’abstraction, à l’indifférence, en passant par la violence froide de ce clown noir imaginé par le régisseur, révèle une impressionnante maitrise théâtrale.

© Bernd Uhlig / OnP
Nous retrouvons à ses côtés avec plaisir Jean Teitgen dans l’imposante figure de Claudius, Laurent Naouri magnifique Spectre du Roi, Julien Henric qui succède avec brio à Julien Behr en Laërte, Manase Latu (Marcellus), Vartan Gabrielian (Horatio) et André Heyboer (Polonius) étant tous trois impeccables.
Sans surprise Clémentine Margaine fait retentir les grandes orges de son mezzo virulent pour interpréter une Gertrude quelque peu dérangée, avec beaucoup de conviction, tandis que Adela Zaharia ne reprend que très lointainement l’Ophélie malmenée psychologiquement, incarnée sur ce plateau par Lisette Oropesa. Le timbre plus corsé et l’aigu plus déclaré, quoique métallique, de la soprano roumaine, n’a pas la souplesse et le fini de celui de sa consœur (quelques duretés et de nombreux trilles esquivés venant compromettre la qualité de la grande scène « A vos jeux »), mais l’héroïne gagne en présence ce qu’elle perd en musicalité.
Dans la fosse, Michael Schønwandt, dont la direction nous avait enchantée à Montpellier en 2022 (déjà avec Osborn et la regrettée Jodie Devos), est ici plus réservé, moins ardent, comme si la lenteur imposée par le metteur en scène, qui use de longs silences cinématographiques, venait perturber ce chef pourtant chevronné. Malgré la beauté de certains passages, où les superbes chœurs de l’Opéra (préparés par Ching-Lien Wu) donnent le meilleur, qui brillent par leur lyrisme, Schønwandt ne parvient pas à unifier l’ensemble qui s’apparente plus à une succession de scènes qu’à une œuvre parfaitement huilée, ce qu’avait réalisé haut la main Louis Langrée à l’Opéra-Comique en 2018 et en 2022.
François Lesueur

Thomas : Hamlet – Paris, Opéra Bastille, 18 septembre 2026 : prochaines représentations 21, 24, 27 et 30 septembre, 3, 6 et 9 octobre 2026 / https://www.operadeparis.fr/saison-26-27/opera/hamlet#calendar
© Bernd Uhlig
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