Journal

6e Concours international de direction d’orchestre Evgeny Svetlanov à Birmingham – Eclatante relève – Compte rendu

 

Un Premier Prix décerné à l’unanimité du jury, présidé par Bertrand de Billy (1), voilà qui donne le ton de cette 6e édition, de haute tenue, du Concours international de direction d’orchestre Evgueny Svetlanov, pour lequel pas moins de 380 candidats du monde entier avaient envoyé leur candidature : 18 furent retenus, puis 8 en demi-finales avant de conclure en beauté sur l’Israélienne Michal Oren, grande gagnante, puis Mikhail Mering, également Israélien, et enfin le Portugais Rui Miguel Marques, tandis que la quatrième finaliste, la Chinoise Chunyi Zhao recevait le prix du lauréat. Moments intenses, que cette orgie de musique, sonnant de façon si diverse, surtout quand il s’agit des mêmes œuvres et que vient s’affirmer, ou non, la présence d’une baguette qui fait s’agiter les sons en les questionnant. Et requérant du jury, composé de chefs fameux, tels Kazuki Yamada, directeur du City of Birmingham Symphony Orchestra et de personnalités de la scène musicale, une formidable concentration.

 

© Aurélien Petit / Svetlanov Competition

 
Naissance d’un concours
 
On redit l’histoire : Marina Bower, agent artistique et amie intime d’Evgeny Svetlanov (1928-2002) , devenue son héritière, car il n’avait pas de descendance, fait vivre la mémoire de ce géant (chef doublé, on ne l’oublie pas, d’un admirable pianiste (2) et d’un compositeur), et ce depuis 2007, grâce au concours dont elle a édicté les règles avec René Koering, directeur artistique de la manifestation.
Avec passion, et discernement, en trouvant un terrain propice pour chaque session, la dernière ayant d’ailleurs eu lieu à Paris en 2022. Géant de la baguette donc que Svetlanov, et, pour plusieurs musiciens d’orchestre qui ont pu le connaître ou jouer sous sa direction, l’un des meilleurs du monde. Un homme qui ne vivait que pour la musique, redoutable, parfois sauvage, mais bon et généreux, et qui savait tirer des instruments du vieux monde russe des sons inouïs, sans parler de ceux des nombreux autres orchestres qui le réclamèrent. Majeur, inoubliable, disent ceux qui ont eu la chance de l’entendre dans le Poème de l’extase de Scriabine, son œuvre préférée, dont il faisait monter la tension hypnotique à partir d’un son infime avant de s’envoler vers les cimes. Incomparable d’ailleurs dans toute la musique russe, et toujours en quête d’une excellence qui le dévorait. Magie d’un chef bouillonnant, qui ne trouvait la paix que dans la pêche, qu’il pratiquait comme un anachorète, se vidant jusqu’au point zéro, pour mieux replonger dans ses tempêtes.

 

Michal Oren, 1er Prix © Aurélien Petit / Svetlanov Competition

 
La force de la baguette
 
Mystère de la direction d’orchestre, dont le spectateur ne peut toujours rationnellement juger car il ne reçoit pas le regard du chef, et ne peut voir que sa battue, plus ou moins plaisante.
Festival de gestes, travail de fourmi avec l’orchestre, charisme dont le jury ne doit cependant pas être dupe, si l’exactitude de la réponse orchestrale n’est pas suffisante, tel est l’étrange festin auquel a convié le concours, avec huit candidats en demi-finales, pour la plupart remarquables, avant que n’émergent les 4 finalistes. Pièces imposées, reprises à l’infini, en mini séquences de travail avec l’orchestre et qui ont parfois donné des chocs : ainsi d’emblée, la battue emportée, enflammée mais parfaitement contrôlée de Michal Oren qui ouvrait le jeu des demi-finales avec le Prélude de l’Acte III de  Lohengrin, comme une torche éclairant la vaste salle de Birmingham, puis soutenant élégamment  le dialogue mozartien dans la scène 11 de l’Acte I de La Flûte Enchantée, entre Tamino et le Sprecher, lesquels (le solide ténor Arthur Perot et le magnifique baryton-basse Adrien Fournaison, allaient ensuite le rechanter sept autres fois, sans faiblir !), enfin faisant sonner la « Pathétique » de Tchaïkovski avec une intensité manquant un peu de romantisme mais témoignant d’une grande maturité artistique et technique.

 

Mikhail Mering, 2e Prix © Aurélien Petit / Svetlanov Competition

 
L’art du temps et du tempo

 
A ce propos, il faut souligner la relative étrangeté des règles du concours, qui s’ouvre à des chefs atteignant la quarantaine, souvent déjà pourvus de postes, de contrats, et riches d’une solide expérience, face à d’autres jeunes candidats justes sortis de leurs diverses écoles, ce qui était par exemple le cas du Portugais Rui Miguel Marques, précoce artiste de 21 ans, qui remporta, outre le 3e prix, les Prix du Public, en salle et en ligne, le concours étant relayé par Medici.tv. Réponse des membres du jury : un chef n’est pas un soliste, qui peut éclore plus jeune, il faut le cueillir au juste moment, lorsque son potentiel a suffisamment mûri pour être effectif, face à l’énorme enjeu d’une masse symphonique.

 
Les lauriers d’une jeune femme
 
Pour en revenir à la gagnante, Michal Oren, 31 ans et déjà abondamment couronnée dans des Académies et autres Concours, l’unanimité du jury, qui n’est pas coutumier des premiers prix (non décerné en 2022), rappelait le choc donné par Andris Poga lors de la session de 2010 à Montpellier (3) En finale, Oren confirmait son évidente maîtrise dans les pièces imposées, le Largo de la Symphonie (1956) de Svetlanov, musique fluide et dramatique à la fois, colorée d’une pointe d’orientalisme, et qu’on aimerait  entendre plus souvent, ainsi que Il Re d’Ithaca (4), poème symphonique commandé au jeune compositeur italien Antonino Abate, vigoureuse et colorée, puis la 7e Symphonie de Dvorak, où sa gestique souple et large menait droit au cœur des rêves bucoliques du compositeur. Le magnifique CBSO semblait y chanter.

 

Rui Miguel Marques, 3e Prix et Prix du Public  © Aurélien Petit / Svetlanov Competition

 
Autres pépites
 
On a aussi été fortement impressionné par la battue précise, superbement équilibrée de l’Israélien Mikhaïl Mering, 2e prix, notamment pour Lohengrin, sa déchirante montée mélodique dans la « Pathétique », en un somptueux crescendo, lors de la demi-finale, puis le lendemain, un César Franck  aussi ardent que grave, dans sa Symphonie en ré mineur, fouillée, précieuse. Quant au brillant Portugais de 21 ans, Rui Miguel Marques, qu’il faudra veiller à ne pas mettre trop vite en avant, suggère prudemment Bertrand de Billy, impressionné par le talent du jeune chef, il témoigne assurément d’une personnalité déjà très affirmée, notamment pour une 4Symphonie de Beethoven travaillée en délicatesse, presque orfévrée. Le jeune chef a d’ailleurs séjourné à Stavanger comme assistant d’Andris Poga. C’est dire qu’il a eu une bonne formation.

 

© Aurélien Petit / Svetlanov Competition

Et les autres…
 
Quant à la Chinoise Chunyi Zhao, gratifiée du prix du lauréat, ce pétulant petit bout de femme avait ébranlé le public par son originalité en demi-finale,  sorte d’ogresse aux démarrages foudroyants, pour Wagner et Tchaïkovski, aux indications vibrantes qui mettaient l’orchestre en joie, qualités qui se transformèrent en défauts le lendemain, sa direction de la 4Symphonie de Schumann se révélant lourde, dépourvue de ce romantisme fiévreux qui en fait le charme infini. Heureusement les cors, aux sonorités dorées, étaient eux, au rendez-vous, comme d’ailleurs le superbe Orchestre de Birmingham, jouant le jeu avec une vaillance et une attention d’une belle générosité. Un très grand moment à retenir que leur intervention grandiose.
Restent les regrets, et notamment ceux concernant l’excellence d’une cheffe japonaise, Erika Kiko, à la battue gauche exemplaire, à la vigueur contenue, sans excès spectaculaire, gérant les élans désespérés de la « Pathétique » de Tchaïkovski avec poésie autant qu’intensité, la rendant encore plus poignante que lorsque les chefs la font sombrer dans l’excès, et soutenant finement l’échange mozartien de la Flûte enchantée pour en exalter l’intelligence. Sa possible présence en finale fit d’ailleurs l’objet d’une forte discussion au sein du jury, qui finalement ne l’a pas retenue, pour notre vive déception. Sans oublier le Brésilien de 28 ans, José Soares, offrant une subtile graduation pour le chœur de Lohengrin, là où les autres candidats le lançaient avec une violence parfois immodérée.

L’avenir
 
Mission accomplie, donc, car tel était le mot majeur pour Svetlanov, qui voulait à tout prix révéler la dimension, le potentiel de chaque musicien, pour lui permettre d’aller toujours plus haut. Se trouver en trouvant, en se mettant en danger, au contact des autres. Jouer comme si sa vie en dépendait. « Je ne suis pas chef, je suis interprète » disait Georges Prêtre ! Une bonne formule pour illustrer cette passation, en attendant de voir Michal Oren faire montre de son aura en terre française, si possible, d’entendre un peu plus la musique de Svetlanov, digne de ses grands devanciers, et en guettant le prochain concours, dont Marina Bower espère qu’il pourra se tenir en Allemagne, terre d’élection de la musique.
 
Jacqueline Thuilleux
 

(1) Liste complète des membres du jury : https://www.svetlanov-evgeny.com/conducting-competition/6th-evgeny-svetlanov-international-conducting-competition-2026/jury-2026/
 
(2) Fervent admirateur de Nikolaï Medtner, Svetlanov laisse, entre autres, une indispensable anthologie de pièces pour piano, et une non moins précieuse version du Quintette en ut majeur en compagnie du Quatuor Borodine. Idéal pour découvrir Svetlanov côté clavier.

(3) www.concertclassic.com/article/compte-rendu-montpellierain-desormais-2eme-concours-international-de-direction-evgeny
 

(4) https://www.youtube.com/supported_browsers?next_url=https%3A%2F%2Fwww.youtube.com%2Fwatch%3Fv%3Ddt7lr59_Ii0
 
Birmingham, Symphony Hall, demi-finales et finale les 5 et 6 septembre 2026. www.svetlanov-evgeny.com
 
Photo © Aurélien Petit / Svetlanov Competition
Partager par emailImprimer

Derniers articles