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Une interview Saehyun Kim, pianiste – « Il est essentiel d’imaginer, mais aussi de ressentir physiquement le son que l’on produit »

Les concerts de Saehyun Kim auront révélé deux facettes complémentaires du jeune artiste (né en 2007). Le 21 août, il était – pour la première fois en public – le soliste du Quatrième Concerto pour piano de Beethoven aux côtés l’Orchestre symphonique national de Lettonie, sous la direction d’Andris Poga, dans l’abbatiale Saint-Robert. Le lendemain, à l’Auditorium Cziffra, il a offert un récital consacré à Schubert et Chopin, avec notamment les Douze Études op. 25 qu’il a enregistrées, couplées avec des œuvres de Fauré pour Warner Classics (1).
Quant aux concerts à venir en France, l’artiste étant très pris à l’étranger, à commencer par son pays natal, il faudra patienter jusqu’au début de l’année prochaine : on le retrouvera d’abord à Lyon, salle Molière, le 22 janvier, pour un récital Schubert, Mozart, Fauré, Ravel inscrit dans la saison « Piano à Lyon », puis à Radio France en mars. Il s’y produira avec l’Orchestre Philharmonique de Radio France, sous la direction de Myung-Whun Chung, dans le Concerto de Grieg (4 & 5/03), avant un concert de musique de chambre le 30 mai.

Andris Poga & S. Kim © Bertrand Pichène - Festival de La Chaise-Dieu
Vous venez de donner le Quatrième Concerto de Beethoven avec l’Orchestre symphonique national de Lettonie, sous la direction d’Andris Poga. Comment avez-vous vécu cette rencontre ?
C’était la première fois que je jouais ce concerto. Nous n’avions qu’une seule répétition, le jour même du concert, donc c’était un peu inquiétant. Mais avant de commencer, avec Andris Poga, nous avons pris un moment pour parler, notamment de notre conception musicale. Finalement, nous avons eu très peu de choses à reprendre. Nous étions assez proches dans notre manière de penser la musique, ce qui m’a permis de me sentir rapidement à l’aise.
Y avait-il des points particulièrement délicats à régler ?
Le premier mouvement est assez délicat du point de vue du tempo. Il est indiqué Allegro moderato, mais il faut trouver un équilibre très précis entre plusieurs passages du mouvement. On ne peut pas jouer le début aussi vite que certains passages qui suivent, mais on ne peut pas non plus adopter dès le départ le tempo des sections intermédiaires. Il faut donc savoir où retenir légèrement et où, au contraire, le faire avancer. C’est quelque chose dont nous avons beaucoup parlé avant la répétition.
"À La Chaise-Dieu, j'ai vraiment le sentiment que les gens aiment la musique."
Avez-vous ressenti une atmosphère particulière à La Chaise-Dieu ?
Je trouve l’ambiance très agréable et très détendue. L’équipe est vraiment flexible. Côté public, je n’ai pas forcément l’habitude de comparer les réactions du public d’un festival à l’autre : je reste très concentré sur mon propre concert. Et puis je ne suis ici que depuis peu de temps, donc il m’est difficile de faire des comparaisons.
Mais j’ai vraiment le sentiment que les gens aiment la musique. Le public est très attentif pendant les concerts. Il y a parfois, dans certains festivals, des applaudissements entre les mouvements ; ici, je n’ai pas ressenti cela. Les gens étaient vraiment concentrés sur la musique.
Le lendemain, le changement de lieu a profondément modifié son approche. À l’Auditorium Cziffra, Saehyun Kim interprétait la Sonate D 894 de Schubert et les 12 Études op. 25 de Chopin
Après l’expérience du concerto hier, comment avez-vous vécu ce récital ?
C’était beaucoup plus intime. Dans un concerto comme celui de Beethoven, même si je ne cherche évidemment pas à forcer le son, il faut tout de même avoir une certaine projection. Ici, dans cette configuration plus intime, je pouvais davantage explorer les différentes nuances, les différentes couleurs du son. On peut chercher beaucoup plus de nuances et de diversité sonore.

© Bertrand Pichène - Festival de La Chaise-Dieu
"La meilleure école c’est la scène."
Par rapport à l’année dernière, il me semble que vous avez gagné en liberté, et en sérénité. Vous le ressentez aussi ?
Merci. Je pense que c’est simplement parce que je passe davantage de temps sur scène. La meilleure école c’est la scène. Bien sûr, je ne pense pas que « être plus à l’aise » soit nécessairement une bonne chose en toutes circonstances. Il y a quelque chose de très particulier émotionnellement à chaque fois qu’on monte sur scène, quelque chose qui appartient à ce moment précis.
C’est un peu comme pour le sport : si l’on veut développer ses muscles, il faut s’entraîner régulièrement. Pour moi, la meilleure façon de progresser sur scène, c’est simplement de continuer à monter sur scène. Dans ce domaine, il n’y a pas vraiment de recette miracle.
Dans les Études op. 25 de Chopin, votre jeu donne l’impression qu’il existe derrière chaque pièce une véritable dramaturgie.
Les Études de Chopin vont bien au-delà de l’exercice digital. Elles permettent de développer quelque chose qui dépasse la technique. Il faut pouvoir imaginer un son, une image, puis parvenir à les exprimer malgré les difficultés techniques de la partition. Pour moi, il est donc essentiel d’imaginer, mais aussi de ressentir physiquement le son que l’on produit.
Autrefois, j’essayais parfois de m’accrocher à une image précise. Aujourd’hui, cela change davantage selon les jours, selon ce qui m’inspire au moment du concert.
Vous avez notamment évoqué, dans les notes de votre album, l’image de la barbe à papa pour la première étude de l’Opus 25.
Oui. Quand j’étais enfant, lors des fêtes organisées à l’école, il y avait souvent de la barbe à papa. Ces fêtes duraient plusieurs heures et, lorsque le soleil commençait à se coucher, le ciel prenait une couleur rose. Je tenais alors ma barbe à papa dans les mains et, visuellement, elle se confondait presque avec le ciel, comme un nuage. Et puis, lorsqu’on la met dans la bouche, elle fond immédiatement. Cette image, cette sensation, sont restées en moi.
C’est à partir de ce souvenir que j’ai travaillé la première Étude. Mais aujourd’hui, je ne me dis plus forcément : « Il faut que j’imagine telle ou telle chose. » Cela vient davantage spontanément, selon le moment. Chaque concert devient ainsi un peu différent.

© Bertrand Pichène - Festival de La Chaise-Dieu
"Ce que l’on reçoit le plus profondément d’un professeur, quel qu’il soit, c’est sa manière d’écouter intérieurement."
Vous travaillez toujours avec Dang Thai Son. Qu’est-ce qui caractérise son enseignement ?
Pour Chopin en particulier, il insiste énormément sur l’imagination. Mais il accorde aussi une grande importance au « bon goût », à ce qu’on pourrait appeler le « good taste ». Au fond, ce que l’on reçoit le plus profondément d’un professeur, quel qu’il soit, c’est sa manière d’écouter intérieurement la musique : cette « inner ear », cette façon d’entendre la musique avant même de la jouer.
C’est particulièrement important dans Chopin et dans le répertoire français, où l’imagination joue un rôle essentiel. Mais lorsqu’on travaille le répertoire classique, il insiste davantage sur la nécessité de respecter le langage propre à chaque œuvre.

© Warner Classics
Comment parvenez-vous à concilier les études à Harvard avec une carrière musicale qui prend de plus en plus d’ampleur ?
Ce n’est pas facile. Rien que le métier de pianiste représente déjà énormément de responsabilités. Si je devais choisir, la décision serait très simple : j’abandonnerais les études à Havard (rires). Mais pour l’instant, je fais simplement tout ce que je peux. Je crois qu’en grandissant, on comprend progressivement qu’on ne peut pas tout faire.
Quand j’étais enfant, je pensais qu’il était possible d’avoir trois métiers ! (rires) Il existe effectivement des personnes qui mènent plusieurs vies professionnelles, mais ce n’est pas forcément réaliste pour tout le monde. J’aurais aimé être médecin, ou sportif. J’ai pratiqué le tennis et le football. Le tennis est toutefois compliqué quand on ne mesure pas 1,80 m ! (rires)
Vous semblez pourtant attaché à cette idée de mener plusieurs activités.
Je pense surtout qu’il ne faut pas forcément penser en termes de « deux activités à mener en parallèle ». Et surtout, il faut savoir quelles sont ses priorités. On ne peut pas tout faire parfaitement. Même consacrer toute sa vie à une seule chose ne garantit pas qu’on puisse la maîtriser parfaitement. Alors vouloir être parfait dans deux domaines à la fois n’a pas vraiment de sens. L’essentiel est donc de savoir ce qui est prioritaire.
Propos recueillis les 22 et 23 août 2026 et traduits du coréen par Marine Park

(1) www.pianoalyon.com/concerts/saehyun-kim/
(2) Disponible depuis le 4/09/2026

Photo © Bertrand Pichène - Festival la Chaise Dieu
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