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Johannes Lang au Festival de Saint-Maximin-la-Sainte-Baume 2026 [jusqu'au 23 août] – Un défi superbement relevé – Compte rendu

Outre un mobilier somptueux, dont un ensemble de stalles du XVIIe siècle de toute beauté, on vient du monde entier admirer le chef-d’œuvre du frère convers dominicain Jean-Esprit Isnard, aidé de son neveu Joseph, érigé en 1772-1774 dans le plus grand édifice gothique de Provence, devenu l’ornement le plus prestigieux de la basilique voulue par Charles II d’Anjou pour abriter les reliques de « l’apôtre » Marie-Madeleine (« Troisième Tombeau de la Chrétienté », comme revendiqué sur la façade inachevée de la basilique – pour ainsi dire entre Pierre et Paul à Rome, Jacques à Compostelle et Thomas à Madras).
Un témoin exceptionnel de la facture française classique
« Redécouvert » dans les années 1950 alors qu’une « modernisation » menaçait ce témoin exceptionnel de la facture française classique (quasiment l’intégralité de la tuyauterie est conservée), l’orgue Isnard a été à partir de 1962 l’épicentre de l’Académie de Saint-Maximin, indissociable des noms de Michel Chapuis, André Stricker, André Isoir, René Saorgin ou Pierre Bardon, titulaire de l’instrument de 1961 à 2021. Longtemps en sommeil, l’Académie a repris vie au début des années 2020. L’intitulé de la 6ème édition en traduit l’élargissement dans un esprit transdisciplinaire souhaité par Emmanuel Arakélian, son directeur artistique, aussi bien organiste que claveciniste, soliste et chambriste, actuel titulaire de l’orgue Isnard et professeur au Conservatoire Pierre Barbizet de Marseille : Académie d’orgue, de violon, de viole de gambe et de clavecin – avec cette année pour professeurs Maude Gratton, Sophie Gent, Emmanuel Balssa et Carole Cerasi. À l’Académie répond le Festival placé sous l’égide de l’association « Renaissance de l’Académie de Saint-Maximin », cependant que l’exposition L’Académie de Saint-Maximin – « 60 années de souvenirs », initiée par Emmanuel Arakélian et inaugurée le 15 août à La Croisée des Arts – Pôle Culturel Provence Verte, fait revivre les grandes heures de ce haut lieu de la transmission musicale.

© Mirou
Le choix du tempérament
Une dimension certes technique mais essentielle de l’histoire récente de l’instrument tient au choix du tempérament. L’orgue des pionniers des années 1960 arborait un tempérament égal, celui d’après la restauration par Yves Cabourdin en 1986-1991 un « mésotonique modifié », devenu après les travaux menés par l’Atelier Pascal Quoirin en 2017-2018 (l’orgue affirmant dès lors une stabilité grandement bonifiée en termes d’intonation, d’alimentation en vent, de souplesse et de fiabilité de la traction mécanique) un « mésotonique à tierces élargies » beaucoup plus marqué et exigeant. Avec chaque fois une incidence majeure non seulement sur la restitution mais aussi sur le choix des musiques qu’il est possible d’y jouer. Ces trois périodes et la discographie afférente sont évoquées à propos du premier CD d’Emmanuel Arakélian à Saint-Maximin, consacré à Louis Marchand tant à l’orgue qu’au clavecin (1).
Riche d’une dizaine de rendez-vous, dont les récitals d’Olivier Latry et de Maude Gratton à l’orgue Isnard, le Festival se refermera le dimanche 23 août avec les Stabat Mater de Pergolèse et de Vivaldi dirigés depuis le violon par Ugo Gianotti, également professeur au Conservatoire de Marseille – avec la veille deux auditions, viole de gambe, violon et clavecin à 18 heures, puis orgue en soirée, par les élèves de l’Académie 2026. Le sous-titre du Festival : « Dialogus in Musica », lequel peut s’entendre de manière très ouverte (instruments, esthétiques, écoles…), fait spontanément écho au projet de l’Académie, à l’instar des concerts d’ouverture, le 12 août.

© Antoine Thiallier
Esprit d’aventure
En fin d’après-midi, dans le vaste chœur serti de stalles et que referme un imposant maître-autel dominé par une gloire en stuc doré, François Gallon offrit au violoncelle baroque les Suites nos 3 et 5 BWV 1009 et 1011 de J.-S. Bach, merveilleusement portées par une acoustique claire et généreuse. Entre ces deux œuvres, François Gallon expliqua de manière passionnante son approche et le paradoxe de ce cycle majeur, unanimement considéré comme un aboutissement.
Situant la naissance du violoncelle à Bologne vers 1660 et faisant donc valoir sa jeunesse quand Bach s’en empara au tournant des années 1720, l’interprète, tout en validant naturellement la position dominante des Six Suites de Bach, y voit tout autant une œuvre des commencements, à l’orée de l’exploration de cet instrument nouveau, propice à l’aventure. La musique des plus audacieuses et novatrices de Bach rend compte avec conviction et acuité de cette approche, François Gallon en restituant l’esprit d’aventure avec une énergie et une flamboyance, une intensité et une intelligibilité enthousiasmantes, brossant un tableau de grande et poétique rhétorique baroque. La Suite n°5 exigeant une scordatura, qui donne encore plus d’ampleur au registre grave, il la fit précéder, pour asseoir l’accord modifié de son violoncelle (il joue des instruments modernes d’après l’ancien signés Antoine Lescombe et Jean-Paul Boury, avec des archets de Claire Berget et Jean-Yves Tanguy) d’un Ricercar daté de 1689 – l’enfance de Bach – du compositeur bolognais Domenico Gabrielli (1651/59-1690), l’un des premiers à avoir écrit pour le violoncelle. S’ensuivit donc la Suite en do mineur, soudainement beaucoup plus sombre et tragique que la Suite en do majeur l’ayant précédée, elle-même couronnée d’une Gigue dont la presque déstabilisante modernité demeure confondante.

© Antoine Thiallier
De Leipzig à la Saint-Maximin
En soirée, avec 30° au sol dans la basilique et plus encore en tribune – aussi parfaitement accordé qu’une telle température le permet, l’orgue n’en fit pas moins merveille –, Johannes Lang (photo) (2), actuel titulaire des deux grands orgues de Saint-Thomas de Leipzig, où Bach n’était pas organiste mais cantor, proposait un programme entièrement consacré à cet auteur. Où resurgit avec force acuité la question du tempérament. Foncièrement « moderne » en ce qu’elle tend vers le bien tempéré, la musique d’orgue de Bach ne peut être jouée de manière optimale sur tous les instruments, selon le tempérament adopté. Pierre Bardon, entre 1997 et 2006, a enregistré pour Syrius sept remarquables CD Bach à Saint-Maximin, le tempérament de l’orgue tel que restauré par Cabourdin s’accordant aux œuvres choisies (dont l’intégrale des Chorals de Leipzig). L’actuel tempérament complique assurément la donne et restreint le choix, même si la transposition – à laquelle Johannes Lang a eu légitimement recours – permet de rendre jouables certaines œuvres qui ne le seraient pas dans leur tonalité d’origine.
L’esprit d’aventure des Suites pour violoncelle était de nouveau au rendez-vous dans ce programme de Johannes Lang, osé et même risqué, globalement ébouriffant, le défi superbement relevé consistant à faire sonner sur cet orgue si foncièrement classique français un Bach musicalement convaincant. Et de marquer d’emblée la nécessité de ne pas rechercher un pseudo-contexte sonore « allemand » mais d’utiliser l’Isnard selon sa seule et propre nature. Le Prélude en mi bémol BWV 552 de la Clavier-Übung III en fit excellement la démonstration, sur un chœur d’anches sans doute moins lisible dans le détail du rythme pointé qu’un grand plein jeu polyphonique, mais brillamment en situation. On se souvient de François Ménissier proposant à TLO un « Bach et l’inspiration française » (3), dont le BWV 552 et la Passacaille pour l’essentiel restituée sur les anches, le tempérament du Kern de la cathédrale de Toulouse étant naturellement beaucoup plus neutre que celui de Saint-Maximin.

© Mirou
Exhubérance instrumentale
S’ensuivit la Sonate en trio n°5, d’une étrange harmonie, ni allemande, ni française, dans l’équilibre des voix de l’Allegro initial ; absolument somptueuse dans le Largo médian sur des jeux de fonds d’une incroyable majesté, rivalisant sans peine avec le chœur d’anches qui fait la gloire de Saint-Maximin, presque surdimensionnés pour une œuvre chambriste mais renversants de grandeur et de beauté, moment de grâce altière ; presque déroutante dans l’Allegro de conclusion sur un mélange quelque peu acide, mais d’une exubérance instrumentale jamais prise en défaut.
L’univers du choral sied à la palette de l’Isnard, offrant maintes possibilités de faire chanter les anches et cornets solistes sur un accompagnement inlassablement redistribué sur le plan de la couleur. An Wasserflüssen Babylon BWV 653 ainsi que quatre versions de Liebster Jesu, wir sind hier (de l’Orgelbüchlein puis des « Chorals divers ») en apportèrent la preuve avec effusion et élévation.
Dans ses ultimes retranchements
Qui songe « Bach et la France » pense Pièce d’orgue BWV 572 et à ses intitulés en français, la musique étant bien sûr du pur Bach hors obédience d’école ou de provenance. Cette pièce communément restituée selon une dynamique en mitre, ascendante du Très vitement initial au gigantesque Gravement central, descendante avec le Lentement de conclusion, avait ici de quoi surprendre ! Le I superbe et « habituel », le II sur pleins jeux et anches « à la française » vu de l’Allemagne de Bach, grandiose, et le III, loin de l’apaisement supposé, sur la force déchaînée des anches et cornets, tornade poussant audacieusement l’orgue dans ses ultimes retranchements de puissance – ça passe ou ça casse. Aussi peu orthodoxe que prodigieusement efficace et saisissant. Une tout autre facette des rapports de Bach avec la France : la sublime Aria BWV 587 d’après Couperin, musique française idéalement repensée par Bach, idéalement jouée par Johannes Lang sur l’orgue idéal.
La Triple fugue BWV 552 refermait ce programme d’apparat, la beauté des anches magnifiant la vocalité, presque un cantus firmus, du premier sujet, cependant que la souple et insaisissable mobilité du deuxième était légèrement mise à mal par le côté ici quasi « rugueux » des anches du Positif. Quant à la dernière section, elle fit majestueusement le lien entre Bach et Saint-Maximin, ou l’orgue français classique en général, évoquant avec superbe les sections rythmiques des offertoires du répertoire louis-quatorzien. L’enthousiasme du public fut à la hauteur de ce grand moment de partage.
En guise de bis, pour le plaisir de faire sonner une fois encore les anches et cornets du grand Isnard et sans doute repousser le moment de s’en séparer, Johannes Lang, d’une énergie inentamée, fit revivre avec maestria la manière et l’esprit de l’orgue classique français, tout d’abord sur basse et dessus de trompette, puis sur le grand chœur dans toute sa démesure. Extatique !
Michel Roubinet

Basilique Sainte-Marie-Madeleine de Saint-Maximin-la-Sainte-Baume (Var), 12 août 2026. Jusqu’au 23 août
www.festival-saint-maximin.fr
(1) Louis Marchand par Emmanuel Arakélian, orgue et clavecin – CD Mirare, 2024
orgues-nouvelles.org/louis-marchand/
(2) Arte propose, à l’« orgue Bach » de Saint-Thomas de Leipzig, un extrait du « marathon Gravity Bach : vingt-deux heures de la musique du célèbre cantor jouée à l’orgue par Johannes Lang. Parallèlement se superposent les images de danseurs contemporains, filmés au sein de leur compagnie en Allemagne, aux États-Unis, en Roumanie, en Pologne et en Australie. » – accessible sur le site d’Arte jusqu’au 17 septembre 2026. www.arte.tv/fr/videos/128073-000-A/bach-oeuvres-pour-orgue/
(3) TLO 2024
www.concertclassic.com/article/festival-toulouse-les-orgues-2024-le-duo-sous-toutes-ses-formes-compte-rendu
Photo © Antoine Thiallier
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