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Accabadora de Francesco Filidei en création mondiale au Festival d’Aix-en-Provence 2026 [jusqu'au 10 juillet] – Sarde et sensible – Compte-rendu

Co-commande du Festival d’Aix-en-Provence et de cinq autres théâtres européens (1), l’opéra de chambre Accabadora de Francesco Filidei, sur un livret de Manuelle Mureddu d’après le roman de Michela Murgia, vient d’être créé au théâtre du Jeu de Paume à Aix-en-Provence en présence du compositeur. Un bijou qui trouve sa source dans les villages et les traditions sardes. Il a séduit par sa qualité et l’humanité qui s’en dégage.
« Accabadora », c’est la « dernière mère ». Dans les villages sardes elle donnait la mort aux agonisants pour abréger leurs souffrances. L’opéra est construit autour de Tzia Bonaria Urrai, une couturière âgée et respectée qui vient d’adopter Maria Listru, une fillette de 6 ans, selon la tradition de « l’enfant de l’âme » confié à un tiers lorsque sa propre famille ne peut subvenir à ses besoins. A l’adolescence Maria apprend de la bouche de son ami Andria que Tzia est une Accabadora et s’enfuit à Turin. Elle reviendra à Soreni, le village qui l’a vue grandir, pour accompagner Tzia malade et l’ «aider» à mourir, ayant compris le sens du rôle d’accabadora, entre amour et fatalité.

Andria (Hugo Brady) & Maria (Rachel Masclet), au second plan Noa Frenkel (Tzia Bonaria Urrai) © Jean-Louis Fernandez
Profondeur des sentiments
Valentina Carrasco signe pour cette création une mise en scène élégante, sobre mais chargée de sens qui permet de réellement travailler sur l’intime et la puissance des relations entre les protagonistes. En fond de scène, de vieilles femmes, vêtues de noir, tissent, telles les parques, d’immenses tapisseries avec les fils de la vie. Les étoffes tomberont les unes après la autres, comme les humains, jusqu’à la dernière lorsque Tzia partira. Ce qui séduit, dans cette mise en scène, c’est l’expression de la profondeur des sentiments. La micro société villageoise, majoritairement féminine, est paisible et les relations, si elles demeurent strictes et souvent silencieuses, sont sereines et emplies d’empathie.
La lumière est chaude à l’exception de la séquence «turinoise» où le bleu est de sortie. Episode remarquablement traité, au demeurant, par la lecture d’échanges épistolaires entre Maria et la maîtresse d’école du village. Par-delà la rudesse du sujet, il règne sur le plateau une ambiance d’une extrême douceur. Valentina Carrasco a évité de se noyer dans le pathos, autant que de rigidifier le propos autour de l’acte de donner la mort.
Couleurs méditerranéennes
Francesco Filidei a, lui aussi, évité les extrêmes dans sa partition. Il reste sur un fil mêlant intelligemment modernité et tradition. Sa musique est généreuse et agréable à l'écoute tout en conservant une grande personnalité et un ton poétique. Le travail instruments-voix est soigné et les chœurs, entre autres, sont des polyphonies d’une extrême beauté et ne cachent pas leur couleur méditerranéenne. A la tête d’un orchestre composé de 17 musiciens issus de l’Orchestre de l’Opéra de Lyon, Lucie Leguay procure ses idéales couleurs sonores à cette œuvre, accompagnant idéalement l’action tout en maintenant le raffinement et la poésie de l’œuvre.

Noa Frenkel (Tzia Bonaria Urrai) & Rachel Masclet (Maria) © Jean-Louis Fernandez
Une distribution idéale
Dans le rôle-titre, Noa Frenkel s’empare avec aisance de la dualité de son personnage évoluant en permanence entre la vie et l’amour qu’elle porte à Maria et la mort qu’elle donne a contrecœur. Rachel Masclet, Maria, demeure du côté de l’enfance et de l’adolescence heureuse jusqu’à ce qu’elle apprenne la vérité et entame un cheminement qui la conduira, inéluctablement, vers son destin. « Suis-je jamais partie ? » sont les derniers mots qu’elle adresse à son ami Andria qui lui demande si elle va rester au village.
Andria, le romantique, a les traits et la voix de Hugo Brady ; son frère Nicola, paysan sanguin, est campé par Lodovico Filippe Ravizza, tous deux tenant avec aisance et grande personnalité les rôles masculins principaux. Victoire Bunel est une maîtresse d'école sensible et de grande humanité. Autour d’eux, ou dans les coulisses pour le chœur, les autres chanteurs sont à l’unisson de la qualité, de même que les figurantes et Maria enfant, pour faire de cet opéra la divine et sensible surprise de la 78ème édition du Festival d’Aix-en-Provence.
Michel Egéa

F. Filidei : Accabadora - Festival d’Aix-en-Provence, Théâtre du Jeu de Paume, 4 juillet ; prochaines représentations les 7, 8 & 10 juillet 2026 // www.festival-aix.com/en/programmation/opera/accabadora
© Jean-Louis Fernandez
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