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L’Enlèvement au sérail selon Florent Siaud au Théâtre des Champs-Elysées [jusqu’au 12 juin] – La serre où l’on s’ennuie – Compte rendu

Sur le plan sociologique, le harem est sans doute un lieu propice à l’ennui. Les malheureuses et malheureux qui y vivent enfermés sont voués à chercher des échappatoires, notamment par la consommation de substances plus ou moins illicites. C’est un des aspects de la mise en scène de L’Enlèvement au sérail que signe Florent Siaud au Théâtre des Champs-Elysées, car on y voit à divers moment (et pas seulement lors de la scène du « Vivat Bacchus ») les protagonistes succomber aux plaisirs illusoires de l’alcool ou de la drogue. Hélas, les spectateurs enfermés dans la salle du TCE n’ont pas accès aux mêmes sources d’oubli, et sont donc condamnés à s’ennuyer face à un spectacle qui peine à retenir durablement l’attention sur le plan théâtral.

Dans une contrée très modérément orientale ...
Dans un décor blanc ajouré qui évoque un moucharabieh agrandi autant qu’une serre, et où les projections vidéo à peine visibles pendant les trois quarts de la représentation viennent inutilement concurrencer l’action dans la scène du pardon, le pacha est une sorte de Xerxès haendélien qui semble vouer un culte à un arbrisseau, piste vite avortée malgré la branche qu’il tient dans la scène ultime. L’action se déroule de nos jours, en une contrée très modérément orientale, malgré le salwar kameez que portent deux figurants pendant l’ouverture. Le sérail est surveillé par des gardes du corps à lunettes noires, et la générosité de Selim est contredite in extremis par un acte de violence inattendu, le chœur final de louanges prenant un goût. Pedrillo et Blonde sont explicitement les deux seuls vecteurs de comédie, mais il ne se passe vraiment pas grand-chose dès qu’ils s’absentent.
> Voir un extrait vidéo du final de l'Acte II <

Pour meubler un silence peut-être pesant entre les morceaux musicaux, on a fait appel à un bruiteur présent à l’avant-scène. Les clochettes qu’il manie quelques instants avant et après l’exécution de la partition s’accordent mal avec les choix de Laurence Equilbey qui limite la turquerie autant que faire se peut (là où d’autres ne se sont pas privés d’en rajouter dans l’orientalisme). La cheffe semble néanmoins avoir prêté main forte à l’horror silentii de la production en insérant dans la partition une marche interprétée en mélodrame avant le vaudeville final. Le travail accompli par Insula Orchestra autour de Mozart et de ses contemporains porte ici tous ses fruits, renforçant l’impression d’un sérail fort sérieux, tandis que le chœur accentus est un peu bridé par une mise en scène qui prive les janissaires de toute jubilation.

> Voir l'interview vidéo de Manon Lamaison <
Une Konstanze remarquée
Quant à la distribution, elle se révèle hélas inégale, autour de la magnifique Konstanze de Jessica Pratt, pour laquelle tout le public a les yeux (et les oreilles) de Selim. Silhouette rajeunie, mise en valeur par des costumes très seyants, la soprano australienne séduit par la richesse de sa palette vocale, ses aigus suspendus et sa virtuosité jamais prise en défaut : après un superbe « Traurigkeit », on regrette que la production n’ait rien à lui proposer pour animer « Martern aller Arten ».
Son Belmonte n’évolue malheureusement pas sur les mêmes sommets, et Amitai Pati déçoit par des vocalises pas toujours très nettes, une tierce aiguë mal assurée et un grave inexistant. Ante Jerkunica s’impose en Osmin grâce à son aisance d’un bout à l’autre de la tessiture, même si l’on a connu des titulaires au timbre plus opulent. Blondchen punkette, Manon Lamaison charme davantage dans la délicatesse que dans le brillant (la partie centrale de « Welche Wonne, welche Lust » convainc plus que les exclamations initiales) et l’on s’étonne que Brenton Ryan soit cantonné aux rôles de caractère tant ses ressources paraissent pouvoir excéder un emploi comme celui de Pedrillo. Enfin, vingt ans après l’éblouissant Cupidon qu’il était dans Les Noces de Figaro monté à Salzbourg par Claus Guth, Uli Kirsch fait entendre sa voix en Selim, pacha jeune encore et qui pourrait inspirer à Konstanze un trouble de nature à la tirer de l’ennui de ce sérail vitré.
Laurent Bury

Mozart : Die Entführung aus dem Serail – Paris, Théâtre des Champs-Elysées, mercredi 5 juin ; prochaines représentations les 6, 8, 10 & 12 juin 2026 // www.theatrechampselysees.fr/saison-2025-2026/opera-mis-en-scene/enlevement-au-serail
Photo © Vincent Pontet
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