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Une interview d’Arcadi Volodos [Genève 8 juin ; Bruxelles 12 juin ; Monte-Carlo 17 juin] – « L’interprète doit être un médium de ce qui vient de l’au-delà. »

 

 
Arcadi Volodos vient de faire paraître un exceptionnel enregistrement de la Sonate en ré majeur D 850 de Schubert et des Scènes d’enfants de Schumann (Sony Classical) – un live, capté à la Fondation Louis Vuitton en juin 2022. On retrouvera le pianiste le 12 mai à la Philharmonie de Paris, dans le cours de la saison Piano ****, pour un récital comprenant un autre Schubert très cher à son cœur, la Sonate en sol majeur D 894 – partition qu’il a on s’en souvient enregistrée il y a près d’un quart de siècle. Son programme comportera en outre des œuvres de Chopin : les Mazurkas op. 33/4, 41/2 et 63/2, le solitaire et visionnaire Prélude op. 45 et la fameuse Sonate n° 2 op. 35 « Funèbre » dont on pressent qu’une singulière vision s’offrira au public parisien. Arcadi Volodos poursuivra sa tournée européenne avec Milan (17 mai & 1er juin), Hambourg (29 mai), Genève (8 juin), Bruxelles (12 juin) Monte-Carlo (17 juin) et Zürich (22 juin).

 
Vous avez choisi de faire paraître un live plutôt qu’un enregistrement de studio. Pour quelle raison ?

Selon moi, pour un enregistrement live, il y a moins de responsabilités. Quand on fait un enregistrement en studio, on refait une prise trente fois, et on est à la recherche de la « meilleure » version. C’est une pression psychologique bien plus importante. En ce qui concerne la Sonate D 850 qui figure sur ce disque, on y trouve beaucoup de joie, de lumière.

 
« Schubert est pour moi un ange. Je ne sais qui a dit que toute sa vie, Beethoven a voulu aller vers le ciel, alors que Schubert y était déjà. »

 

 Le 12 mai prochain à la Philharmonie de Paris, vous donnerez la Sonate en sol majeur D 894/Op.78 de Schubert. Une composition qu’on trouve sur l’un de vos premiers enregistrements (Sony 2002). Cette musique vous accompagne-t-elle depuis toujours ?

Cette sonate est l’une de mes préférées. Je l’adore, et la joue depuis longtemps, même si j’ai commencé l’apprentissage des sonates de Schubert par celle en la mineur (D 845) ou celle en do mineur. On ne peut pas ne pas aimer « particulièrement » cette Sonate en sol majeur, qui est si particulière, justement, si différente des autres. Elle est magique et le titre « Fantaisie » utilisé pour la qualifier n’est pas indifférent ...
En revanche, je n’ai pas réécouté l’enregistrement que j’en avais fait. Quand j’écoute mes enregistrements, j’ai le sentiment que c’est un autre pianiste qui joue. J’ai l’impression que c’est un pianiste mort depuis longtemps. Parfois je me dis que c’est intéressant, ou pas mal, mais je ne me reconnais pas.
Schubert est pour moi un ange. Je ne sais qui a dit que toute sa vie, Beethoven a voulu aller vers le ciel, alors que Schubert y était déjà. Mais il est très difficile de parler de telles musiques, qui nous accompagnent toute notre vie. Il n’y a rien de concret dans la musique, et particulièrement dans la musique de Schubert. Parler de musique est parfois, pour moi comme une profanation. Quand je parle de musique, je me sens coupable, comme si je m’exprimais sur quelque chose de sacré.

 

Festival de Musica de Canarias 2026  ©  Raquel Cavero

 
« De Chopin, on attend que chaque pianiste nous donne une interprétation différente. »

 
 
On va vous écouter en récital chez un compositeur que vous n’avez pas joué depuis fort longtemps à Paris : Frédéric Chopin ...

Pourtant, c’est l’un des premiers compositeurs que j’ai joués. Rachmaninov, Schubert, Brahms, Beethoven, ne furent pas mes premières amours musicales, ce fut Chopin. Je l’ai énormément joué, en commençant par les ballades, les nocturnes, les études. Ce qui, après tout, peut être considéré comme banal. Parfois, on considère le côté « seulement » romantique de cette musique, sans en saisir toute la grandeur. Le 12 mai, je jouerai trois mazurkas. On pourrait ranger les mazurkas en trois catégories : les folkloriques, les aristocratiques, et les nostalgiques. Celles que je j’ai choisies sont très nostalgiques. Ce sont des pièces très intimes, qui parlent au cœur, parfois d’une grande tristesse. L’une d’elles est presque fantomatique. Chopin lui-même, du reste, parlait de musique fantomatique. Comme est fantomatique le dernier mouvement de la 2Sonate de Chopin, que je vais interpréter. Alfred Cortot évoquait un poème de la mort ; je crois que c’est la meilleure définition qu’on puisse en donner. Il y a autant de manières d’interpréter ce finale qu’il y a de pianistes. Au demeurant, plus la musique est grande, plus nombreuses sont les possibilités interprétatives. Avec les musiques plus médiocres, il y a beaucoup moins de façons d’interpréter l’œuvre. De Chopin, on attend que chaque pianiste nous donne une interprétation différente.
Il y a toujours une grande douleur chez Chopin, toujours une grande tragédie dans sa musique, car on comprend qu’il pressentait qu’il pouvait mourir à tout moment. Le malheur a aidé tous les compositeurs de génie à composer tous ces chefs-d’œuvre qu’ils nous ont laissés.

 

© Marco Borggreve

 
« La musique sort du silence. C’est un de ses grands mystères. »

 
Une des choses que j’admire dans votre jeu, et tout particulièrement quand vous interprétez Schubert, est votre manière de « jouer » avec le silence.

Le silence est naturel. Debussy disait que la musique est ce qui se passe entre les notes. La musique sort du silence. C’est un de ses grands mystères. On voit chez les grands interprètes ce qu’ils créent à partir du silence.  Chez Mompou, par exemple, le silence est sonore. Chez Beethoven ou Scriabine, il y a une lumière sonore, le silence sonore –  c’est plus métaphysique.
 
Vous parlez de Mompou, dont vous avez signé il y a plus d'une quinzaine d’années un exceptionnelle anthologie (Sony) …

J’adore sa musique ! C’est un compositeur qu’on doit valoriser, alors même que beaucoup de gens ont des préjugés sur sa musique. Quand mon disque est sorti, beaucoup de gens m’ont demandé pourquoi j’avais choisi d’interpréter du Mompou, ils ne le comprenaient pas. Certains ont dit qu’il n’avait pas été un novateur technique ou harmonique. Beaucoup de personnes ont cru découvrir dans sa musique des « formules » qui venaient de Debussy, de Ravel ou de Chopin. Or, ce n’est pas du tout le même esprit. Mompou n’est pas du tout connecté au monde romantique ou chrétien, plutôt au bouddhisme. Sa conception du silence est totalement différente de celle des autres compositeurs. Il faut écouter ce qui se cache dans cette musique ...

Parlons maintenant des Scènes d’enfants de Schumann, qui figurent aussi sur votre dernier disque

C’est une de mes œuvres favorites chez Schumann, avec l’Humoresque. Schumann l’évoquait comme une œuvre nostalgique, un regard vers l’enfance. Les titres sont à interpréter comme des symboles. Une musique qui donne un sentiment très complexe. Un regard porté par un adulte sur l’enfance. Et la dernière pièce est comme un retour vers l’éternité. La première pièce était la plus chère au cœur de Schumann ; sa mélodie se retrouve de manière cachée tout au long de l’œuvre. À la main gauche, on voit de manière dissimulée, le nom de BACH.

 

Festival de Musica de Canarias 2026  ©  Raquel Cavero

 
« Si on passe sa vie au piano, on passe à côté des expériences les plus importantes. »

 
Il y a de multiples répertoires, dans lesquels on rêverait de vous écouter. En ce qui me concerne, notamment les concertos pour piano de Mozart.

Vous savez, l’une des choses les plus difficiles, dans notre métier, est qu’on nous demande de jouer telle ou telle œuvre trois ans à l’avance. À mon âge (Arcadi Volodos a 54 ans ndlr) on ne sait pas si on sera toujours là dans trois ans. Et je ne veux pas devenir esclave de mon instrument, du clavier. Si on devient esclave, la vie devient pauvre. Tout ce qui sort du piano doit être le résultat de notre expérience spirituelle de la vie. Si on passe sa vie au piano, on passe à côté des expériences les plus importantes. On doit interpréter des œuvres dans lesquelles les compositeurs ont mis toute leur vie spirituelle. Ils n’ont pas composé uniquement d’un point de vue technique ou harmonique. Ils ont composé en ayant vécu de grandes souffrances, de grandes joies. Ils ont essayé de mettre tout cela dans leur musique. Sinon, ils n’auraient pas pu accéder à toutes les hauteurs auxquelles ils sont parvenus.

Dans le livret qui accompagne votre dernier disque, un nom revient souvent, celui de Rachmaninov.

Pour moi, les deux plus grands pianistes de l’école russe furent Sofronitsky et Rachmaninov. Il y en a bien sûr eu beaucoup d’autres, mais ce sont les deux qui m’ont le plus fasciné. Même si l’on trouve nombre d’autres grands pianistes, ce sont pour moi les deux plus grands magiciens. Rachmaninov est un de mes dieux, comme pianiste, et comme compositeur.

 
« On passe sa vie à chercher l’essentiel dans la musique des génies. »

 
Que trouvez vous dans la musique de Schubert, que vous ne trouvez pas ailleurs ?

Question difficile. Je cherche toujours. Et tout au long de ma vie, je voyage avec cette musique. Je n’ai pas encore trouvé l’essentiel. Et jusqu’à ma mort, je serai dans la recherche de l’essentiel. De toute façon, on passe sa vie à chercher l’essentiel dans la musique des génies. Tous ont compris quelque chose que les simples humains que nous sommes ne peuvent pas comprendre. Nous ne pouvons comprendre uniquement avec la raison. Cela répond à quelque chose de supérieur. C’est très difficile à exprimer. La musique est faite pour transcender le temps. L’interprète doit être un médium de ce qui vient de l’au-delà. Mais Schubert, Mompou, par exemple, sont très difficiles à appréhender à notre époque. Dans une époque de rapidité, où les auditeurs ont peur de se retrouver face à eux-mêmes. Aujourd’hui, quelqu’un qui peut sentir, ressentir la musique en profondeur, est quelqu’un de privilégié. Et nous, musiciens, qui vivons dans un monde de rêve, sommes privilégiés. À la fin de sa vie, devenu aveugle, Arthur Rubinstein s’estimait l’homme le plus privilégié du monde, parce qu’il pouvait écouter chez lui les quatuors de Beethoven. Je voudrais mourir en écoutant ces quatuors, ou ceux de Schubert.

Propos recueillis par Frédéric Hutman, le 4 mai 2026
 

Arcadi Volodos, piano
Œuvres de Schubert et Chopin
12 mai 2026 - 20h
Paris - Philharmonie

www.piano4etoiles.fr/concert/arcadi-volodos-5

8 juin 2026 - 19h30
Genève - Victoria Hall

leprogramme.ch/concerts/arcadi-volodos-les-grands-interpretes/geneve

12 juin 2026 - 20h15
Bruxelles - Flagey

www.flagey.be/fr/activity/12663-arcadi-volodos

17 juin 2026 - 19h30 
Monte-Carlo - Auditorium Rainier III

opmc.mc/en/concert/recital-arcadi-volodos-2026/

Photo : Festival de Musica de Canarias 2026  ©  Raquel Cavero 

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