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Pierre Bleuse ouvre le cinquantenaire de l’EIC – Passé fougueux, promesses d’avenir – Compte rendu

 
 

 
C’est un peu paradoxal : créé pour toujours regarder vers l’avant, vers l’inouï, l’Ensemble Intercontemporain (EIC) ne peut s’empêcher de jeter un œil sur son passé, ces cinquante années durant lesquelles il n’a cessé d’accompagner la musique dans ses métamorphoses. Pourtant, cela vaut le coup de s’arrêter, se retourner un instant.

 

Pierre Boulez (1925-2016) © Ros Ribas 

Pour ce concert, l’ensemble fondé par Pierre Boulez n’aura donc pas passé de commande ; cela viendra plus tard dans la saison – le 13 janvier prochain, notamment, cinquante ans jour pour jour après le tout premier concert parisien. Une création cependant vient s’ajouter au répertoire et au millier d’œuvres que l’EIC a fait entendre pour la première fois. Elle est pour le moins emblématique puisqu’il s’agit d’une œuvre posthume, inachevée au demeurant, de Pierre Boulez, intitulée Dérive 3. Alain Galliari, dans le superbe catalogue édité l’an dernier (1), date la composition des années 1990 et 2000, citant le compositeur : « Je prends quelquefois un fragment d’une œuvre aboutie, mais un fragment qui n’a pas été utilisé, ou qui ne l’a été que très sommairement. Et je le greffe pour qu’il donne naissance à une nouvelle plante ». Écrite pour cuivres et percussions, Dérive 3 est l’occasion de faire revenir auprès des solistes de l’ensemble quelques anciens camarades – comme les cornistes Jacques Deleplancque et Jens McManama – et d’autres collègues – tels les trompettistes André Feydy et Clément Formatché. Ce double septuor placé de part et d’autre du chef confère à la pièce une belle énergie. Mais surtout, Boulez amène ce matériau qui sonne d’abord un peu « daté » (il provient de la cantate Le Visage nuptial, composée en 1946 puis recomposée jusque dans les années 1980) vers une musique de plus en plus mobile, polychorale – ici s’exprime la passion de Boulez pour la musique de Gabrieli. Décidément, la « greffe » a bien pris. La pièce s’achève sur une résonance des cloches, tandis que sont projetés au mur de la salle les quelques mots jetés par le compositeur comme pistes pour la conclusion : « Pour finir – Cloches. Accords immobiles. Ringing the bells – permutations ».

 

© Anne-Elise Grosbois

 
Jalons (de cinq décennies)
 

Pour construire le reste du programme, l’ensemble avait fait voter son public en fin de saison dernière parmi une sélection des quelque quatre milles pièces qu’il compte à son répertoire. Les quatre partitions retenues ne suffisent bien sûr pas à en retracer tout le parcours, mais ce sont de beaux jalons – fait amusant : bien qu’écrites par des compositeurs fidèles à l’EIC, aucune n’a été créée par lui. L’œuvre la plus ancienne, le Concerto de chambre (1970) de Ligeti, figurait déjà au programme du concert inaugural en 1976 et elle est effectivement un manifeste de la modernité que l’ensemble se vouait à défendre. Tout y est neuf : l’orchestration (avec piano, clavecin et orgue, mais sans percussions), les timbres, le rythme. Mais ce qui frappe avant tout sous la direction de Pierre Bleuse, c’est l’énergie qui s’en dégage, intacte après plus d’un demi-siècle. Que dire alors de Gougalōn, scènes de théâtre de rue d’Unsuk Chin (née en 1961) ? L’héritage du maître hongrois chez son élève coréenne est par moments flagrante, et pour l’énergie, on atteint ici des sommets : musique brillante, drôle, osée, jubilatoire, que les musiciens de l’Ensemble Intercontemporain jouent avec un plaisir évident. Il n’est que de voir l’enthousiasme du public lorsque le chef salue chacun des musiciens – et notamment les percussionnistes Samuel Favre et Aurélien Gignoux, héros du quatrième des six mouvements (« Épisode entre les bouteilles et les canettes ») – pour se convaincre que ce plaisir est bien passé de la scène à la salle (comble).

 
Drame sonore

 
Après une œuvre tardive de Kaija Saariaho (1952-2023), qui s’égrène presque voix par voix, travaillant les atmosphères avec beaucoup de finesse, le concert s’achève avec Partiels (1975) de Gérard Grisey (1946-1998). Là encore, le maître-mot est l’énergie. À la fois plus tranchante et plus libre que lorsqu’il avait donné le cycle intégral des Espaces acoustiques lors de la première saison de son mandat de directeur musical (2), la direction de Pierre Bleuse donne à la pièce toute sa dimension de « drame sonore » débouchant sur un très théâtral silence suspendu, comme un clin d’œil à l’inachèvement de Dérive 3 en début de concert.

 

Mariam Rezaei © Anne-Elise Grosbois

 
Jukebox et interludes

 
Entre les œuvres de ce programme baptisé « jukebox contemporain », la compositrice et DJ Mariam Rezaei réinterprète le legs phonographique de l’EIC. Sa première intervention derrière les platines est presque un jeu de piste musical, avec des manipulations sonores qui sont un bel hommage à ces pionniers des sons instrumentaux nouveaux que furent – et sont – toujours les musiciens et musiciennes de l’EIC. Les deux performances suivantes se font d’ailleurs en dialogue : avec la harpiste Valeria Kafelnikov sur Imaginary Sky-lines d’Ivan Fedele (dans l’enregistrement de la flûtiste Sophie Cherrier et de la harpiste Frédérique Cambreling), puis avec Aurélien Gignoux démultipliant la virtuosité sauvage de Rebonds de Xenakis (enregistré par Samuel Favre).
À cinquante ans, l’Ensemble Intercontemporain a bien toujours la fougue de la jeunesse.
 
Jean-Guillaume Lebrun
 

 
Paris, Cité de la musique, 19 septembre 2026.

 

(1) Alain Galliari, Catalogue de l’œuvre de Pierre Boulez, Philharmonie éditions, 2025

(2) https://www.concertclassic.com/article/les-espaces-acoustiques-de-gerard-grisey-par-lensemble-intercontemporain-la-philharmonie-de

Photo © Anne-Elise Grosbois

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