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Le Crépuscule des dieux sous la direction de Kent Nagano au Théâtre des Champs-Elysées – Puissant retour aux sources – Compte-rendu

 

 
Cent cinquante ans après l’entrée du Ring à Bayreuth, voici l’apogée du pari ambitieux initié à  Cologne en 2021 par le chef Kent Nagano et mené à bien dès 2022 par Jan Vogler, violoncelliste et rénovateur du festival de Dresde : avec ce Crépuscule des dieux, qui interroge, c’est l’acmé de longues années de recherches qui ont sous-tendu une aventure musicologique, historique, passionnelle, hors normes, tentant par tous les éléments qu’il fut possible de décrypter, de faire vibrer le Ring en sa couleur initiale. Sachant que le temps a toujours tendu à affirmer en lui un pathos que Wagner récusait, si violemment dramatique que fut cependant sa démarche, pour aboutir à des versions splendides, mais sans doute moins conformes à l’original. Cette fois, pour clore le cycle commencé à Dresde, c’est l’apothéose, avec un Götterdämmerung écorché vif, tendu à craquer, mené avec des tempi rapides que Wagner affectionnait pour rendre le récit plus pressant, des instruments repensés en fonction des moyens de l’époque, un diapason descendu au 435Hz, qui donne aux sons une transparence nouvelle, même si l’on peut regretter parfois la force d’interprétations plus massives et plus sombres.

 

© Cyprien Tollet

 
Intelligence et clarté
 
On découvre notamment, avec surprise, de-ci de-là, une sorte de parlé-chanté auquel on est peu habitué. Le propos, semble-t-il, n’aura pas été d’améliorer la séduction de l’œuvre, mais de la rapprocher de ce que voulait son auteur, même si , comme chacun sait, la postérité s’empare des œuvres d’art pour leur faire des enfants. Et cela est particulièrement précieux pour Wagner, si moderne dans sa conception des agrégats sonores, si méticuleux, jusqu’à l’extrême pour le puzzle dans lequel s’imbriquaient tous ses thèmes – une douzaine par exemple dans la fin de la scène entre Brünnhilde et Waltraute, chacun ajoutant son expressivité en jouant de la variété des timbres. Une lecture minutieuse donc, pour laquelle la baguette virtuose de Nagano est un guide parfait. Si le lyrisme n’est pas sa qualité première, sa direction est ici idéale d’intelligence et de clarté pour faire ressortir tous les reliefs du récit sonore.

 

© Cyprien Tollet

 
Charisme et vaillance

 
Récit heureusement débarrassé des miasmes dont l’encombrent tant de mises en scènes contemporaines, pour lui faire porter des messages fumeux contrastant avec sa splendeur, la thématique du Ring l’étant déjà suffisamment. La force de son déroulement n’a ici nul besoin d’image, ni mobile, ni illustrative, comme les délicieuses et poétiques visions de Rackham ou les plus lourdes du puissant Stassen, vilipendé pour l’intérêt que lui porta le nazisme. Et les interprètes du jour s’y lancent avec un tel charisme, une telle vaillance, avec des moyens vocaux qui parfois stupéfient, qu’on se félicite qu’ils n’aient pas à porter le fardeau de gestiques ridicules.

 
À la hauteur de l'enjeu
 
Car, à pari musicologique fou, à œuvre folle, il faut des voix d’airain, des monstres scéniques qui ne soient pas écrasés par l’énormité de la musique, l’étrangeté de son propos et l’engagement démesuré qu’elle requiert de leur souffle. Sobrement vêtus comme il est normal pour les opéras en concerts, avec juste quelques légères touches de couleur pour les Nornes et les Walkyries, ils ont fait oublier qu’ils n’avaient que quelques mètres devant l’orchestre pour créer un véritable espace théâtral. Et tous ont été à la hauteur de l’enjeu, à commencer par Asa Jäger, une Brünnhilde déjà entendue à Dresde et d’une vaillance à toute épreuve, sans que jamais la moindre faiblesse ne vienne atténuer la clarté de son timbre et de son émission. Immuable dans ses aigus, sobre et expressive dans ses gestes, l’artiste suédoise imposait presque une sorte de sérénité à ce rôle surhumain. Ses compagnons n’étaient pas moins bouleversants, de l’impeccable Siegfried de Young Woo Kim à la composition subtile et élégante de Johannes Kammler en Gunther, et de la chaleur de la frémissante Waltraute, Annika Schlicht, dans un échange inoubliable avec Brünnnhilde, tandis que Sophia Brommer parvenait à captiver dans le rôle peu flatteur de Gutrune. Gracieuses nornes glissant sur le bout de plateau pour alléger l’atmosphère, cynisme déchiré de l’Alberich de Daniel Schmutzhard.

 

Patrick Zielke (Hagen) © Cyprien Tollet

 
Une présence implacable
 
 Mais le plus formidable choc de la soirée vint de l’extraordinaire Hagen de Patrick Zielke. Mains dans les poches de son veston, tout simplement, il dégageait une férocité, une présence implacable et une voix passant de l’aboiement le plus effrayant à des nuances dignes du lied. Fasciné, le public a fait fête à ce personnage cyclopéen, au charisme et à l’intelligence de jeu inouïs. Son appel au ban des vassaux a sonné dans le joli théâtre comme un tsunami vocal. On l’espère vivement sur quelque scène française en Sarastro, en Roi Marke ou en Boris, rôles qu’il pratique et auquel il doit donner une phénoménale intensité.

 
Tel un cheval au galop
 
Restent l’orchestre et les chœurs, supports forcenés de ce drame. Incontestablement parfaits, ils réunissaient le Dresdner Festpielorchester et le Concerto Köln, doublés du Dresdner Festspielchor der Richard-Wagner-Akademie et du Chor der KlangVerwaltung. D’une cohésion imposante, d’une infinie variété de couleurs, et répondant au moindre signe du chef. Quant à lui, parfois, on aurait aimé que sa direction souffle un peu, laisse au climat le temps de s’imposer, aux émotions celui de se diluer. Mais Nagano s’est engouffré dans ce mythe sauvage comme un cheval au galop, respirant peu, mais communiquant sa fièvre à ses musiciens, vrais partenaires. Pas trop de notes, décidément, dans la gigantesque fresque, du moment que les coups de pinceau y ont été appliqués à la loupe. L’accueil fut triomphal, on s’en doute, même si quelques spectateurs avouaient avoir été un peu déroutés par cette écoute neuve, mais si vivace.
 
Jacqueline Thuilleux
 

 
Wagner : Le Crépuscule des dieux (version de concert) – Paris, Théâtre des Champs-Elysées, 13 septembre 2026.
 
Photo ©

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