Journal
Le Boston Ballet au Théâtre des Champs Elysées – Jeux de piste – Compte-rendu

C’est impeccablement réglé, comme une horloge, c’est impeccablement dansé, ce pourrait être drôle, et y parvient légèrement parfois : mais voilà, c’est assez ennuyeux. Il s’agit de Cacti, créé en 2010 et devenu l’œuvre phare du chorégraphe suédois Alexander Ekman, coqueluche de nombreuses compagnies à ce jour. Et c’est sur cette pièce à la fois glaciale et loufoque que le superbe Ballet de Boston, en visite sur quatre jours, a ouvert son spectacle : une sorte de jeu de cubes sur un échafaudage de corps aux attitudes géométriques, dessinées par d’admirables danseurs, qui trimballent des cactus en pots sur des musiques des vénérables Haydn, Schubert et Beethoven, lancés en un fond sonore plus qu’épais.

Aleksander Ekman : Cacti © Rosalie O’Connor
Question existentielle
Tout cela pour raconter- on est d’ailleurs émerveillé par les missions que l’on confie aujourd’hui à la danse! - que l’on peut être ému par une œuvre d’art sans en comprendre nécessairement la démarche, ou le sens, si elle en a un. Vaste programme, et problème incontestable… On voit donc les danseurs manipuler des panneaux blancs, s’invectiver ou s’amuser, en entrelacs développés autour d’un beau couple central qui dialogue en gigotant. Et la salle, abondamment garnie par nos amis américains, de s’esclaffer à ces injonctions.
Cas de figures
En passant, même si l’art total a ses droits, on peut se dire que beaucoup parler pendant que les corps se secouent et s’entrecroisent en de parfaites syncopes, comme les éléments d’un kaléidoscope, nuit un peu au message universel de la danse. Mais message ? Y en a-t-il vraiment ? On n’a pas compris, et pour plusieurs, on n’a pas été émus par cette fantaisie graphique, et vaguement philosophique. Mais Ekman sait faire bouger les danseurs, on n’en peut douter et avec de tels gymnastes sous la main, le tableau qu’il offre, avec intrépidité, permet d’admirer de beaux corps. Le jeu en vaut au moins cette chandelle.

Akram Khan : Vertical Road © Rosalie O’Connor
Vers l’extase
Changement de sphère avec le très sérieux Akram Khan, vénéré comme un dieu vivant par de nombreuses stars, qui cherchent l’au-delà du mouvement. Le chorégraphe ne s’amuse pas, certes. Et on le voit poursuivre depuis des décennies sa quête d’une libération mentale passant par le subtil mélange de danse contemporaine et de Kathak qu’il a su composer, pour obtenir des instants de méditation gestuelle, d’une bouleversante beauté. Ici, pour Vertical Road (photo), que le Boston Ballet a recréé en 2023, il montre, face à un groupe ondulant comme un flux, l’ascension d’un homme, depuis une transe frénétique, où son corps bat le sol et se contorsionne en proie à un déchirement de tout l’être, jusqu’à l’harmonie : celle-ci apparait , sans que cela soit bien clair, sous la forme d’ une gracieuse silhouette inspirée de quelque panthéon hindouiste, auréolée d’une mandorle dorée, et en laquelle, il va finalement se glisser, tendant que la figure se fond dans l’ensemble des danseurs, en une totale perte d’identité. Certes, le style n’est pas ici nouveau, on reconnaît les obsessions de Akram Khan, l’élégance de son écriture, l’ambition de son projet, mais on sort apaisé de cette montée gestuelle, rythmée par la battue de la musique signée Nitin Sawhey, où la courbe remplace avantageusement la ligne brisée du ballet d’Ekman. Et les bostoniens savent à la perfection se couler dans cette succession de rituels, passant du cocasse laborieux à la gravité d’une quête. Double jeu !
Jacqueline Thuilleux

Paris, Théâtre des Champs-Elysées, 8 octobre ; dernière représentation le 11 octobre 2026 // www.theatrechampselysees.fr/saison-2026-27/danse/boston-ballet-2
Photo Akram Khan - Vertical Road © Rosalie O’Connor
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