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La Chronique de Jacques Doucelin - Histoires de chaises musicales

Entre les conséquences du prix du pétrole sur la balance commerciale de la France et celles de la mondialisation sauvage sur le chômage des Français, on n’imagine guère que les prochaines échéances électorales puissent avoir la moindre répercussion sur notre vie musicale… Et bien on se trompe ! Branle-bas de combat : les rats quittent le navire et grimpent sur tout ce qui flotte avec pour seul credo la devise de la Ville de Paris : Fluctuat, nec mergitur.

Comme tout un chacun ignore de quel côté penchera la balance politique, il faut se caser, coûte que coûte. Ça n’est plus la multiplication des pains de la Bible, mais la démultiplication des postes : on n’avait jamais tant vu de «sous-chefs » ! Dans l’attente du moindre fléchissement du fléau de la balance électorale vers un camp ou vers l’autre, l’énarchie est en grand émoi. Et on se pousse pour faire de la place aux copains. Ils ont bien tort nos très chers énarques de se mettre ainsi la rate au court bouillon, car ils ne risquent jamais le chômage assurés qu’ils sont d’être automatiquement réintégrés dans leur prestigieux corps d’origine… Mais c’est moins la musique qui les intéresse, en vérité, que le jeu stupide et vain des chaises musicales, le passe-temps des nouveaux mandarins.

C’est ainsi que dans la plus grande discrétion le Ministère de la Culture a procédé à plusieurs nominations à la Direction de la musique, du théâtre et du spectacle vivant. Après que Jean de Saint Guilhem ait succédé, l’an dernier, à Jérôme Bouët au poste de directeur, voici qu’il est soudain flanqué de trois adjoints pour la musique, pour le théâtre et pour la danse. Cette sainte trinité du spectacle vivant est censée l’aider dans des fonctions dont l’expérience a prouvé, une fois de plus, qu’elles excédaient les possibilités d’un seul homme et surtout d’une seule direction. Alors tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles vont seriner les Pangloss de tout poil. Ce n’est pas une raison pour oublier l’histoire de notre administration de la culture.

Petit rappel : en 1967, le compositeur Marcel Landowski réussit à persuader son ministre André Malraux de la nécessité de créer une Direction de la Musique autonome à côté de celle du Théâtre. C’est de là que devait, en effet, partir la fabuleuse réforme de notre vie musicale que lança dans un laps de temps remarquablement court Landowski : création d’orchestres, d’Opéras et de conservatoires en région et à Paris. Ce sont ses successeurs, notamment Maurice Fleuret et Marc Bleuse, deux musiciens d’origine remarquez-le bien, qui en récoltèrent les fruits. Dans l’ombre, les énarques veillaient : ils avaient subi une terrible défaite. Landowski avait obtenu la création d’une seconde direction nationale pour la Musique à côté de celle du Théâtre : Bercy n’en voyait naturellement pas la nécessité. Bientôt, le poste fut dévolu de droit, non à un homme de l’art, mais à un énarque.

Cela ne suffisait pas : et bientôt, le pape de l’énarchie culturelle depuis qu’il fut directeur du cabinet du ministre Jacques Duhamel, Jacques Rigaud pondit un rapport concluant à la nécessité économique de fusionner à nouveau les deux directions du Théâtre et de la Musique : la boucle était bouclée ! Ainsi fut-il fait. Et ainsi put-on, à nouveau, constater l’ineptie de cette formule. Comment revenir à l’idéal imposé par Landowski et Malraux sans vexer personne ? Ça a dû phosphorer dur du côté de la rue de Valois et de Bercy pour aboutir à cette hydre à quatre têtes… tellement pratique à la veille d’élections. Et puis ainsi l’ordre règne dans l’administration de la musique.

Jacques Doucelin

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Photo : DR

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