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Iphigénie en Tauride de Gluck à la Biennale In Situ [Lausanne, jusqu’au 19 sept.] – Le génie des alpages– Compte rendu

Tous les deux ans, à Lausanne, Benjamin David et son équipe, initiateurs de la Biennale In Situ, offrent à une centaine hôtes une représentation d’opéra. Pour ce faire, il faut se rendre dans la zone industrielle de Lausanne, où In Situ a pris ses quartiers dans un entrepôt des Chemins de fer fédéraux suisses. La première édition avait vu Les Danaïdes de Salieri. Cette année, Iphigénie en Tauride mélange l’audace et l’absurde pour 49 FS (10 pour les plus jeunes).

Magali Simard-Galdès (Iphigénie) © Lauren Pasche
Ambiance bon enfant
De grandes baies ouvrent sur les voies ferrées et l’écrin montagneux du lac Léman. Le public, majoritairement jeune, constitué d’étudiants et de curieux, patiente au bar dressé sur des tréteaux. Derrière des voilages, l’équipe technique et des instrumentistes baroques, dirigés par le jeune canadien Renaud Madore, se mettent en place. Ambiance bon enfant. Puis Benjamin David, également metteur en scène, invite à prendre place autour d’un espace recouvert d’un immense drap blanc. Iphigénie est seule visible, fortement tourmentée durant la tempétueuse ouverture de Gluck. Le chœur, caché sous le drap, forme collines et montagnes. Suspendue au plafond, une nuée blanche figure la divinité implacable, obligeant la prêtresse à sacrifier tout étranger pénétrant sur le territoire de Crimée. L’objet est à la fois Diane et Thoas, chanteurs cependant absents de cette configuration, et remplacés par une voix parlée.

© Lauren Pasche
Autodérision helvète et absurdité
La tragédie d’Euripide évolue rapidement dans un autre univers, plutôt cocasse, nourri d’autodérision helvète. Il sera ici question de désastre écologique… et de culte du chocolat. Le drap immaculé figure les glaciers en souffrance. Puis voici un alpage d’altitude et une Iphigénie apicultrice. Les choristes sont des abeilles, à moins qu’il ne s’agisse de ravers ayant croqué des champignons hallucinogènes.
Le couple Oreste-Pylade débarque dans cet univers en tenue d’hiver, bonnet sur la tête et vêtements de sport, clin d’œil appuyé aux spots publicitaires du chocolat Toblerone. Malgré cette absurdité revendiquée, le drame va bien avoir lieu, avec ce qu’il faut de violence sacrificielle et de reconnaissance intrafamiliale.

Joël Terrin (Pylade) & Sergio Villegas Galvain (Oreste) © Lauren Pasche
Un Pylade remarqué
Situés à portée de main du public, on verra tout des trois protagonistes, qui se donnent avec une réjouissante énergie. Ils sont jeunes et c’est un plaisir d’assister à la toujours impressionnante gymnastique qu’est le chant lyrique. Sergio Villegas Galvain, baryton franco-mexicain à la voix ample et tonnante, campe un Oreste névrosé. En Iphigénie, la très investie soprano canadienne Magali Simard-Galdès possède un timbre percutant et autoritaire. En Pylade, le juvénile Joël Terrin est une révélation, tant par ses qualités de diction que par la projection d’un véritable baryténor. Un futur Pelléas ? Quant aux choristes et à l’orchestre, constitué de musiciens vaudois réunis pour l’occasion, leur énergie à investir l’intense partition de Gluck est communicative. Ultime réussite de cet usage atypique de l’opéra, la prestation, au violon électrique, de Yilian Cañizares. Ses boucles hypnotiques font contrechamp au marbre gluckiste. Du beau travail, avec bien peu de moyens, mais une foultitude d’idées.
Vincent Borel

Photo © Laurent Pasche
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