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​Festival de la Roque d’Anthéron 2026 – Nouvelle génération et transmission – Compte rendu

 
 
Hormis lors d’une soirée inaugurale qui, à la faveur de la météo et d’une annulation – très commentée –, a permis à Martina Meola, 14 ans, de se faire remarquer, c’est en journée que les découvertes de talents nouveaux s’offrent aux mélomanes à la Roque d’Anthéron.  

 
Piano Tremplin !
 
Le 2 juillet, la série « Piano Tremplin ! » invitait des pianistes encore étudiants à se produire dans de courts programmes sur une petite scène installée sous les séquoias du parc de Florans. Notre horaire d’arrivée ne nous a hélas pas permis d’écouter Paulin Seiler (IESM de d’Aix-en-Provence), Etienne Rall (CNSMDP), Laura Brunou (CNSMDP), programmés le matin ; c’est à partir de 14h seulement que l’on a commencé la découverte des jeunes musiciens sélectionnés. Ils ou elles sont encore étudiants, on l’a dit ; on ne saurait attendre d’eux ce que seuls le temps et le contact régulier avec le public peuvent apporter – d’autant qu’un récital en plein air à une température de 34° n’est pas chose ordinaire, ni commode ...

Par-delà des fragilités, des options pas encore pleinement abouties, on est sensible au sens poétique de Maël Migeon (CNSM de Lyon) dans les Klavierstücke op.118 de Brahms, à la sensibilité qu’il apporte aux moments les plus recueillis du cahier, tout comme aux couleurs raffinées de Mila Gostijanovic (CNSMDP) dans les trois premiers Miroirs de Ravel (dont de très prenants Oiseaux tristes) ou à son sens rythmique dans la Sonate de Bartók. Il lui faut maintenant gagner en radicalité, en nécessité intérieure. Les Variations sur un thème folklorique polonais op. 10 de Szymanowski appellent des réserves de même nature sous les doigts de Madoka Okada (CNSMDP) – la sœur cadette de Shuichi et Kojiro Okada, violoniste et pianiste qu’il n’est plus nécessaire de présenter. Mais on ne peut toutefois que souligner la palette nuancée de l'artiste, et la belle clarté de ligne qu’elle a auparavant montrée dans la Fantaisie chromatique et fugue BWV 903 de Bach.

 

Raphaël Collard © Franck Denis

 
Maîtrise et clarté
 
Raphaël Collard ( CNSMDP) a quant à lui choisi Rachmaninov, avec sept des neuf Etudes-Tableaux op. 39 (nos 1, 3, 5, 6, 7, 8 & 9). Des pages où l’élève de Claire Désert se distingue par sa maîtrise et l’extrême clarté d’un jeu très concentré, apte à saisir le foisonnement rythmique de l’écriture. Etude ? Tableau ? C’est dans la seconde direction – la bonne ! – que regarde l’interprète. Il lui faudrait plus « creuser » certains caractères certes (ex. la dimension fantastique du n° 7), mais il a trouvé la clef ... et il a tout juste vingt ans. Vous entendrez à coup sûr vite reparler de Raphaël Collard, qui offre en bis une séduisante 4e Sonate de Scriabine.   

 

Byeongju Yu © Franck Denis

 
 
Musicalité et économie de moyens
 
L’Ecole Normale de Musique - Alfred Cortot – dont la place dans le paysage de l’enseignement musical français va grandissant d’année en année – a été (fort bien) représentée en fin d’après-midi par Byeongju Yu. Concertclassic avait interviewé (1) l’élève de Philippe Bianconi à l’occasion de la journée « Piano à portes ouvertes » du Festival Chopin à Paris 2025, où il avait remporté un succès mérité.
 
D’excellentes impressions confirmées à la Roque au cours d’un programme qui s’ouvre sur deux Chopin : le Nocturne op. 27 n° 1, lyrique et secret sous des doigts d’une touchante pudeur, et le Scherzo n° 3. À l’opposé de conceptions en force et tape-à-l’œil de l’Opus 39, l’approche frappe par sa poésie, par la fluidité d’un grand poème que Byeongju Yu explore avec une musicalité et une économie de moyens admirables. Ravel (Une barque sur l’océan, Alborada del gracioso) n’est pas en reste et vient rappeler qu’en travaillant auprès de Bianconi, Byeongju Yu se nourrit à la source pure de l’école française. Avec une telle élégance, un tel art des miroitements sonores, il lui faut aller plus loin dans l’exploration du monde ravélien. On rêve aussi de l’entendre chez Debussy, évidemment, comme chez Chabrier ou Séverac, et l’on ne sera pas moins heureux de le retrouver dans Scriabine : placée en fin de programme, une intense Sonate n° 5 nous en convainc.

 

Rena Shereshevskaya © Franck Denis

 
Entendre la musique de l’intérieur
 

Lieu important pour le Festival, l’Auditorium Marcel Pagnol – vive la climatisation ! –  accueille récitals et masterclasses en journée. Un public nombreux a répondu à l’appel pour celle de Rena Shereshevskaya. D’autant qu’on a eu le plaisir d’y retrouver Raphaël Collard, qui avait prévu de travailler la 1ère Ballade de Chopin et l’Allegro agitato de la 2Sonate de Rachmaninov. Le temps passe trop vite et c’est finalement sur le premier morceau que la professeure va se concentrer avec un pianiste qu’elle découvre à cette occasion. Après une interprétation très narrative de la part de R. Collard, le travail commence avec celui qui vient d’obtenir sa licence au CNSMDP. Et commence « par le plus difficile » : cette introduction largo et pesante, sur laquelle la pédagogue s’attarde longuement.
Nourrie de l’école russe, Rena Shereshevskaya accorde, qui s’en étonnerait, beaucoup d’importance au sentiment et à l’expression, mais pas moins à la logique de la musique – elle aime à rappeler le mot de Chopin à Delacroix : « la logique musicale, c’est celle de l’harmonie, du contrepoint ». Elle invite R. Collard à se poser les bonnes questions pour « entendre la musique de l’intérieur », entendre les silences aussi. Par des formules très parlantes, très imagées, elle parvient à traduire le sentiment, le caractère : on songe à ce « comme une écharde dans le cœur » utilisé à propos d’une douloureuse harmonie. Il s’agit d’œuvrer d’abord « pour la musique », de « chercher le son » comme le peintre cherche ses couleurs. De faire la part aussi entre le rubato et l’exactitude métronomique afin de traduire la complexité de sentiment de celui qui résumait la musique en un mot – terrible quand on y réfléchit attentivement – : « dommage ».
Le temps file, il faut aller vite, mais nul doute les graines semées par Rena Shereshevskaya produiront leurs fruits chez un jeune artiste dont elle ne manque pas de saluer la grande intelligence musicale.

 

Ziyu Shao © Verbier Festival

 
Une exceptionnelle maturité

 
Le Chinois Ziyu Shao, 16 ans, qui lui succède sur la scène de l’Auditorium Pagnol, connaît bien pour sa part la pédagogue et travaille régulièrement avec elle depuis l’Académie du Festival de Verbier 2025. Formé à l’Institut Gnessin de Moscou pendant plusieurs années par Elena Berezkina, il possède un « outil » magnifique à partir duquel Rena Shereshevskaya peut construire désormais. Les résultat sont là : l’adolescent a reporté le 27 juin dernier le 1er Prix du Concours Gina Bachauer pour les jeunes artistes de Salt Lake City.
Pour faire découvrir son talent au public de la Roque, elle invite Ziyu Shao à jouer d’abord la Fantaisie op. 77 Beethoven. La maturité, la densité de son, la vitalité et l’aplomb avec lesquels il s’empare de cette pièce trop rare dans les programmes force l’admiration – 16 ans seulement ... On s’impatiente de pouvoir l’entendre dans un programme complet, ce qui devrait se produire à Paris en cours de saison prochaine.

 

Rena Shereshevskaya & Raphaël Collard © Franck Denis

 
Tout fait sens
 
Après Beethoven, Rena Shereshevskaya demande à son élève – son « jeune collègue » pour reprendre ses mots – de jouer les premières mesures d’un des Chopin les plus difficiles à ses yeux : la Barcarolle. Tout fait sens : comme pour la Ballade en sol mineur, on réfléchit d’abord à l’intitulé du morceau, puis la pédagogue rappelle la provenance du thème, celui des Cloches du soir, mélodie d’Alabiev très célèbre au début du XIXe siècle. Car certes il y a l’inspiration, le génie des compositeurs, mais aussi des motifs qui irriguent l’histoire de la musique ; la consultation de son « dictionnaire sémantique » apporte beaucoup à la compréhension des œuvres. Elle insiste sur des détails de pédalisation, aspect essentiel pour le Polonais, qui voyait là le moyen d’architecturer la musique. On pourrait écouter Rena Shereshevskaya pendant des heures, tant le propos est riche, généreux et dénué de pédanterie – mais pas d’humour, ni d’aptitude à l’autodérision ! L’impatience est grande en tout cas de disposer d’une occasion d’entendre Ziyu Shao dans un vrai programme de récital, ce qui devrait se produire à Paris en cours de saison prochaine.

 

Louisa Sophia Jefferson © Franck Denis

Des débuts remarqués
 

À 16h, quotidiennement, la série « Concert Découverte » offre un récital en une partie à un jeune pianiste à l’Auditorium Pagnol. Celui de Louisa Sophia Jefferson (photo) aura été une belle suprise pour les mélomanes qui entendait pour la première fois l'artiste à la Roque d’Anthéron. Concertclassic vous avait déjà signalé en mai dernier le talent de la Germano-péruvienne (formée par Rena Shereshevskaya à l’Ecole Normale-Alfred Cortot où elle a obtenu son Artist Diploma en 2024) à l’occasion du volet printanier du Festival L’Esprit du Piano de Bordeaux.(2) Elle a tout autant réussi sa première apparition à la Roque. Musicalité, spontanéité et moyens remarquables distinguent une artiste dont le programme s’ouvre par la Sonate KV 331. Un Mozart aux couleurs tendres, profondément naturel, qui n’est pas sans faire songer à celui d’une Pires.
La transcription par Brahms pour la main gauche seule de la Chaconne pour violon solo de Bach remporte de plus en plus de succès auprès des interprètes. Bien en a pris à Louisa Jefferson de l’inscrire à son répertoire si l’on en juge par une conception d’une autorité jamais forcée qui, par-delà la performance technique (pas l’ombre d’une crispation !), sert la musique avec une souplesse et une fluidité remarquables.

 
Un Stravinski très personnel
 
Clin d’œil au final du KV 331 qui précédait, le célèbre arrangement par Arcadi Volodos de la Marche turque – véritable Mozart « con Tabasco » – offre une transition épicée et pleine d’humour vers les Trois Mouvements de Petrouchka. Le récital bordelais de Louisa Jefferson montrait déjà une conception profondément chorégraphique du triptyque stravinskien. Elle a encore évolué en ce sens : pas d’angles tranchants, de démonstration tapageuse, de son tapé, mais tout au contraire une façon très personnelle de donner vie aux personnage du ballet avec une variété de coloris, une jubilation et une ivresse sonore qu’on ne croise pas tous les jours. Aussi admirable que singulier !
Applaudissements nourris et chaleureux d’un auditoire conquis que Louisa Jefferson gratifie en bis d’Août, n° 8 des Saisons de Tchaïkovski. Pas moins réussi que ce qui a précédé. Là encore, une pianiste à suivre.
 
 
Alain Cochard
 

(1) www.concertclassic.com/videos?fulltext_search=Byeongju+Yu
 
 (2) ITV et enregistrement vidéo de Louisa Sophia Jefferson, réalisés à L'Esprit du Piano 2026

www.concertclassic.com/video/festival-lesprit-du-piano-interview-de-louisa-sophia-jefferson

www.concertclassic.com/video/festival-lesprit-du-piano-extrait-des-saisons-de-tchaikovski-par-louisa-sophia-jefferson

 
45e Festival de La Roque d’Anthéron, 2 et 3 août 2026.
 
Photo © Franck Denis

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