Journal
Don Giovanni selon Tom Goosens à l’Opéra d’Anvers – À rebours – Compte-rendu

Audacieuse, minimale, constamment chorégraphiée, cette vision du libertin majuscule par le jeune Tom Goosens n’a rien d’un procès d’intention post-#MeToo, comme on en a pris l’habitude. On ne juge pas, on donne à voir des comportements, surlignés par des décors réduits au minimum – un plateau nu, une échelle – et les éclairages abstraits de Dennis Diels. Le dramma giocoso se transforme en bal étrange, voire hypnotique lorsque le faisceau des projecteurs tranche les vapeurs de l’Enfer.
Les rôles s’habillent peu à peu
Durant l’ouverture, l’équipe rembobine le fil des événements. Choristes et solistes, mêlés dans une uniformité de caleçons, soutiens-gorge et nuisettes, laissent à chacun, dans la salle, le soin de deviner quel corps chantera quoi. Puis, selon un ordre de préséance inversé, les rôles s’habillent peu à peu de vêtements colorés signés Sophie Klenk-Wulff : élégants et vaporeux, ces costumes ne cesseront de capter le regard – le vert printanier de Zerlina et Masetto, l’écarlate impérieux de Donna Elvira, le noir austère de Donna Anna, l’indigo d’Ottavio.

Une mise en scène à l’envers
L’action prend place sur une bande étroite où Leporello déroule un phylactère géant, le catalogue des conquêtes de son maître, souvenir du film fondateur de Joseph Losey (Don Giovanni 1979). Dans cette vision 2026, un rien calviniste, l’humour n’est pas absent : on assiste à un défilé de vraies poules de concours – Brahma et Faverolles – clin d’œil à la voracité du séducteur. Elles reviendront, embrochées et rôties, pour les noces du premier acte. Cette mise en scène à l’envers réclame cependant beaucoup d’efforts et de concentration, ce qui n’est pas sans conséquence sur l’endurance des chanteurs, notamment les deux Donna qui, après avoir tout donné au premier acte, montrent quelque fatigue à achever ce marathon.
Sur l’immense échelle, dressée entre la trappe de l’en-deçà et les cintres de l’au-delà, le Commandeur hâve et imposant d’Edwin Kaye grimpe à chaque crime que perpètre l’abuseur de ces dames. Rappel de ce qui ne manquera pas d’advenir, il incarne un destin en quelque sorte tout dressé.
> Les prochains opéras de Mozart <
Un plateau de très haute tenue
S’il y a parfois du Pina Bausch dans les mouvements, lisibles à plusieurs niveaux, l’ensemble, d’une belle cohérence dans son extrémisme esthétique, offre aussi l’avantage de se concentrer sur le chant. Le plateau est de très haute tenue, à commencer par l’Ottavio de Reinoud Van Mechelen et la Donna Anna de Marie Lys, l’un développant un chant racé, sophistiqué et plein d’émotion, l’autre une incandescence de chaque instant. Tout aussi intéressants s’avèrent Zerlina et Masetto, l’espiègle Katharina Ruckgaber et le splendide baryton Justin Hopkins, presque trop racé pour le rôle, tant il possède l’étoffe vocale d’un futur Don Giovanni. La Donna Elvira d’Arianna Venditelli trouble et émeut, tantôt flamme, tantôt braise, malgré quelques attaques un peu rudes. Le baryton malgache Michael Arivony, timbre clair et présence féline, manque cependant de l’autorité réclamée par le rôle principal. Il se fait vite voler la vedette par son valet, le sémillant Michael Mofidian, un véritable roué façon Sganarelle et qui fera chavirer le chaleureux public anversois.

Intelligence du détail et souplesse dansante
Le spectacle vaut également pour la vision musicale de Francesco Corti, dont on applaudit l’intelligence du détail et la souplesse dansante. Depuis le pianoforte, il livre des récitatifs nerveux, parfaitement articulés. On retrouve la virtuosité de ses Haendel au clavecin et de ses Vivaldi au concert. Il fait surgir des noirceurs inouïes dans le final infernal et des délicatesses inattendues dans « Deh, vieni alla finestra ». En somme le parfait alter ego pour la vision de Tom Goosens laquelle, s’il elle n’échappe pas aux tics du moment –Masetto est la mariée et Zerlina l’époux – trouve l’équilibre entre audace du propos et maîtrise de la narration.
Vincent Borel

Mozart : Don Giovanni – Anvers, Opéra, 10 janvier ; prochaines représentation les 13, 15, 18 & 20 janvier 2026
// www.operaballet.be/en/programme/season-2025-2026/don-giovanni
Photo © Annemie Augustijns
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