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​David Fray et Selim Mazari au Festival Pianoscope 2026 – Heureuses retrouvailles – Compte rendu

 
Le Festival Pianoscope de Beauvais fêtait ses 20 ans cette année. Un cap symbolique qui aura été l’occasion de rendre un hommage à la fondatrice de la manifestation, Brigitte Engerer (1952-2012). Artiste et pédagogue au grand cœur, elle avait dès le départ voulu que Pianoscope soit ouvert aux jeunes interprètes. Le festival est resté fidèle à ce rôle de tremplin pour les nouveaux talents ; on l’a vu cette année avec la présence d’artistes tels que Ziyu Shao, Alice Power, Arielle Beck ou Victor Demarquette. L’édition des 20 ans a aussi vu le retour de deux pianistes présents à Beauvais très tôt dans leur parcours, David Fray et Selim Mazari. Leurs concerts, qui se succédaient à deux heures d’intervalle le samedi 17 octobre, plaçaient cette journée sous le signe des retrouvailles avec Pianoscope.

 

Davis Fray à la Maladrerie Saint-Lazare © DR

 
De Bach à Wagner

David Fray (que B. Engerer avait invité dès 2008) ouvre le ban, dans le cadre merveilleux de la Maladrerie Saint-Lazare, avec le programme autour de la transcription, de Bach à Wagner, qu’il a déjà eu l’occasion de faire entendre en divers endroits (dont le Festival Piano en Valois, le 8 octobre) et qui reprend, pour la partie baroque, nombre de pièces, originales ou transcrites, présentes sur son très beau récital « Baroque Encores » publié chez Erato fin 2025.

 

© DR

 
Une poésie aquarellée

La fameuse Sicilienne BWV 1031 de Bach (transcrite par Wilhelm Kempff) ouvre le récital. Délicatesse des coloris, prégnance du chant, c’est là une invitation à un voyage dans lequel l’auditeur s’engage avec bonheur. Suivent quelques pages originales ; deux Pancrace Royer (L’Aimable et Vertigo) qui s’accommodent parfaitement des ressources du piano moderne, et des Scarlatti d’une clarté irréprochable. Mais s’il fallait choisi dans ce premier chapitre du récital, c’est vers la poésie aquarellée avec laquelle Fray explore les Barricades mystérieuses de Couperin, tout comme la dimension très secrète qu’il imprime au Rappel des oiseaux de Rameau, que l’on pencherait.
De l’Andante de la Sonate pour orgue BWV 528 (transc. August Stradal) à l’Ouverture (transc. W. Kempff) de la Cantate  BWV 29, l’interprète offre un intelligente progression, qui prépare à la jubilatoire explosion de la dernière pièce, en passant par l’Andante de la Sonate pour violon BWV 1003 (transc. B. Monsaingeon) et l’Aria de la Suite BWV 1068 (transc. A. Siloti). On y savoure un jeu d’une profonde simplicité, qui s’est épuré au fil des ans et laisse la musique s’épanouir sans la moindre surcharge – l’Aria du BWV 1068, qui en tant vu en la matière, l’illustre à merveille, servie par une palette sonore raffinée.
 
Quintessence wagnérienne

La conclusion revient à Richard Wagner, conclusion particulièrement bien choisie au terme d’un récital à l’écart de tout tape-à-l’œil : David Fray a retenu la transcription du Prélude de Tristan et Isolde par Hans von Bülow. À rebours des conceptions excessivement virtuoses de l’arrangement pianistique chères au XIXe siècle, elle offre la quintessence dramatique de la version orchestrale. L’approche de l’interprète en renforce le saissant dépouillement, auquel s’accorde une envoûtante Mort d’Isolde (transc. Liszt), d’une retenue et d’un contrôle dynamique exemplaires. Retour à la source en bis, avec l’Aria des Goldberg ...

 

Marc Leroy-Calatayud © Jérémy Torres

Complicité musicale

Deux ans après David Fray, en 2010, Selim Mazari (photo à g.) avait été invité à Pianoscope par celle qui était son professeur au CNSMDP depuis 2008. Il n’avait que 18 ans alors ... L’édition 2026 le retrouve dans un programme concertant au théâtre du Beauvaisis, en compagnie de l’Orchestre de Picardie dirigé par Marc Leroy-Calatayud (photo à dr.), jeune chef aussi impliqué qu’inspiré. Intitulé «Les rivaux de Mozart», il réunit des pages de ce dernier, de Salieri et Clementi, et Beauvais marque le terme d’une tournée de trois dates – Compiègne et Hirson ont précédé une semaine plus tôt.
Mise en jambes avec la charmante ouverture du Falstaff (1799) de Salieri. Une musique sans doute pas impérissable mais que le chef sait faire vivre et pétiller dans une relation particulièrement complice et souriante avec ses instrumentistes. Cette irréprochable entente se révèle d’un grand prix ensuite lorsque Selim Mazari rejoint le clavier pour le Concerto n°9 « Jeunehomme », le premier grand concerto pour clavier de Mozart. 
 
 

Selim Mazari © cc.com

La signature d’un mozartien d’exception

Mazari entretient une relation très étroite avec ce compositeur – dont il a pratiquement tous les concertos à son répertoire. Le style, il le possède au plus haut point, d’autres collègues aussi mais, franchement il est rare, très rare d’entendre un interprète capable d’apporter autant de vie, d’intelligence, d’esprit, de fraîcheur et, surtout, d’inattendu à cette musique – tout le contraire d’un classicisme ronronnant. Dans les mouvements vifs, la légèreté de l’effectif instrumental, l’attention du chef, permettent d’apprécier chaque détail de la partie soliste, de savourer aussi la géniale impatience d’un jeune compositeur pressé de fuir l’étouffante Salzbourg. Quant au bouleversant Andantino, Mazari sait en traduire la dimension sensible – si riche de prémices quant on songe aux opéras qui suivront ... – avec tact et humanité : la signature d’un mozartien d’exception.

Montrer l’apport de Clementi

En seconde partie, après une Ouverture de Don Giovanni qui rappelle par son énergie et son sens du drame quel merveilleux chef lyrique est Marc Leroy-Calatayud (on se souvient de son remarquable Werther au TCE en mars-avril 2025), on retrouve Selim Mazari dans le Concerto pour piano en ut majeur de Muzio Clementi (partition de la fin des années 1780, que l’auteur transformera en la Sonate op. 33 n° 3 au mitan de la décennie suivante).
Un ouvrage rare, certes pas du niveau de celui de Mozart, mais que l’interprète – en parfait accord avec un phalange picarde en grande forme – aborde avec une inventivité et une vitalité qui emportent l’adhésion. Il sait nous montrer de la plus stimulante façon tout ce que Clementi, musicien entre deux époques (à la fois pianiste, compositeur, éditeur et ... facteur de pianos !) a apporté à l’évolution de la virtuosité – et combien il a marqué Beethoven.  Et avec quel art parvient-il à toucher son auditoire par la secrète ferveur de l'Adagio e cantabile con grand’espressionne, d’une noblesse rare sous ses doigts. Admirable.
 
Alain Cochard
 

 
Beauvais, Maladrerie Saint-Lazare & Théâtre du Beauvaisis, 17 octobre 2026.
 
Photo © DR

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