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Concert Interstices #3 de la compagnie Winterreise à la Maison de l’Asie du sud-est – Musiques du monde flottant – Compte rendu

Pour ce nouveau rendez-vous franco-asiatique, Winterreise reprend le principe de son précédent concert voix et piano (1), mais en en modifiant légèrement les équilibres. D’abord, la partie purement instrumentale est cette fois beaucoup plus développée : fidèle au rendez-vous, le pianiste Emmanuel Christien a choisi de redonner Ba Doàn Khúc de Ton-That Tiêt, trois pièces composées en 1967 où le compositeur vietnamien propose une étonnante synthèse des influences vietnamiennes et de ce qui s’écrivait alors en Occident, en variant les atmosphères avec une virtuosité qui force l’admiration. L’œuvre est assez rarement donnée pour qu’on ne se plaigne pas de la réentendre un mois après le concert de septembre.

© Cie Winterreise
La soirée s’ouvre avec l’exotisme de salon pratiqué par Cécile Chaminade : Orientale (1883) est bien sûr antérieur à la révélation du gamelan balinais découvert par Debussy en 1889, et l’on n’y cherchera pas de véritables éléments musicaux asiatiques, mais plutôt une évocation aussi plaisante que libre – de quel « Orient » s’agirait-il, par ailleurs ? – où l’on reconnaît quelques indices censés signifier les contrées lointaines.
Rien d’oriental en revanche dans les deux premiers numéros de Miroirs de Ravel, mais plutôt une parenté d’esprit entre ces pièces composées en 1904-1905 et les autres œuvres au programme, qui forment le versant vocal de ce qu’Olivier Dhénin a conçu comme un hommage à l’art de l’estampe japonaise : découvertes en Europe à partir des années 1860, les gravures ukiyo-e (« images du monde flottant ») furent pour les artistes occidentaux une source de renouvellement comparable à ce qu’allaient être un demi-siècle plus tard les arts africains et océaniens.

Maurice Delage (1879-1961) en 1912 - by anonymous -coll. part. © wikimedia.org
Les Quatre poèmes hindous de Delage dans leur forme originelle
De Ravel à son élève préféré, le pas est aisément franchi : Maurice Delage (1879-1961), à qui est dédié le cinquième des Miroirs, fut durablement marqué par son séjour en Inde et au Japon en 1912-1913. On entend son œuvre la plus célèbre, les Quatre poèmes hindous de 1912, mais pas dans leur version la mieux connue, pour voix et ensemble de chambre, mais sous leur forme originelle, pour voix et piano. Emmanuel Christien doit ici lutter contre le souvenir de la richesse de timbres de la version pour petit orchestre, mais la modernité de l’écriture de Delage suffit à subjuguer l’oreille. Et c’est avec cette œuvre que Marion Tassou entre en scène : sa voix pure s’élance dans l’acoustique hélas un peu ingrate du grand salon de la Maison de l’Asie du sud-est, on en découvre vite la puissance presque excessive parfois pour cet espace et l’on admire notamment son aisance dans la grande vocalise a cappella qui clôt la deuxième de ces courtes mélodies. Bien connue pour ses prestations scéniques, entre autres avec Les Frivolités Parisiennes, la soprano sait imprimer à ces textes brefs un caractère puissamment dramatique.
Retour en arrière
On la retrouve dans Trois poésies de la lyrique japonaise (1913), que Stravinsky composa sur des textes que lui avait fait connaître Maurice Delage, partition étonnamment minimaliste et assez peu flatteuse pour la voix. Retour en arrière dans le temps, enfin, avec les Cinq poèmes de Charles Baudelaire : à la fin des années 1880, Debussy choisit dans l’œuvre de Baudelaire des textes qui semblent déjà annoncer les Verlaine et Mallarmé qui lui seront chers par la suite, qui lui inspirent une mise en musique aussi innovante pour le piano que pour la voix. Marion Tassou et Emmanuel Christien s’y rejoignent avec bonheur et enchantent l’auditoire pour conclure la soirée en beauté. Prochain rendez-vous, entièrement instrumental, le 25 novembre avec la violoniste Alexandra Soumm et Paloma Kouider au clavier dans des pages de Ravel, Ton Thât Tiêt, Debussy, Ysaÿe et Stravinski.
Laurent Bury

Interstices #3, Winterreise - Paris, Maison de l’Asie du Sud-Est, 15 octobre 2026.
Prochain rendez-vous : Interstices #4 : le 25 novembre, avec Alexandra Soumm (violon) et Paloma Kouider (piano) // www.winterreise.fr/production/interstices/
© Cie Winterreise
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