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Aline Piboule interprète Claude Debussy et John Ireland [récitals à Quimper, 8 mars & Orbec, 14 mars] – Dans les profondeurs de la musique – Compte rendu

Un peu de patience ! Ce n’est qu’à la fin du mois de mars que le nouvel enregistrement d’Aline Piboule sera disponible ; c’est à dire très exactement au moment où la pianiste s’envolera vers les Etats-Unis, puis l’Allemagne et la Chine pour des activités mêlant récitals, masterclasses et participation en tant que juré à la première épreuve du 17e Concours International d’Orléans – le reste de la compétition se déroulant dans la capitale du Loiret du 27 au 31 octobre prochains. On s’en voudrait de ne pas vous signaler avant la sortie du disque et le commencement de son très international printemps, les deux récitals que cette magnifique artiste donne le 8 mars à Quimper et le 14 mars à Orbec.

Après Fauré, Debussy transcrit
Deux ans après un récital Fauré à ranger parmi les réalisations phonographiques majeures du Centenaire Fauré (3), Aline Piboule est de retour chez Harmonia Mundi. La patience du mélomane sera récompensée à compter du 27 mars par la sortie d’un enregistrement qui enthousiasme tant par l’originalité de son programme – placé sous le titre "Archipel" – que le niveau musical et pianistique auquel il se situe.
Après l’auteur des Barcarolles, la musique française inspire à nouveau l'interprète pour une entreprise qui prend cette fois sa source chez Claude Debussy. De La Mer, pièce orchestrale parmi les plus fameuses du répertoire, le pianiste Yann Ollivo a livré une admirable adaptation pour clavier. Aline Piboule a beaucoup pratiqué cette transcription depuis 2016, en récital et dans le cadre de « Boutès ou le désir de se jeter à l’eau », « récit-récital » proposé avec la complicité de Pascal Quignard.

Claude Debussy © DR
La formidable puissance des éléments
Autant dire qu'elle a pris le temps d’apprivoiser cet arrangement pianistique avant de prendre le chemin du studio et ... de se jeter à l’eau ! Après le Gaveau de 1929 pour Fauré, c’est un piano moderne, un Yamaha CFX, qui a été retenu ; un splendide instrument – soigneusement capté par les micros d’Alban Moraud et Alexandra Evrard au TAP de Poitiers – on ne peut plus adapté à la mise en valeur des plans sonores que la partition requiert continûment.
Autant de moyens placés au service d’une vision, au sens plein du mot, de la musique. Amateurs de pittoresque, de petits frisottis « impressionnistes » – fichu qualificatif à l’origine de bien des malentendus à propos des partitions sous lequel on les range –, soyez prévenus, La Mer sous les doigts d’Aline Piboule à tout autre chose à faire entendre : la formidable puissance des éléments. En dépouillant la musique de ses atours orchestraux, la transcription de Yann Ollivo conforte l’interprète dans cette voie. Qu’on n’en conclue pas à un quelconque affadissement. La palette sonore émerveille par sa diversité, mais les teintes sombres dominent et font ressentir la violence sous-jacente d’un océan prompt à se déchaîner (écoutez ces prodigieuses basses couleur de plomb dans le Dialogue du vent et de la mer ...). Une plongée – totalement maîtrisée – dans les profondeurs de la partition, pour un résultat proprement saisissant : un véritable coup de poing de beauté ! Quand à la transcription de Yann Ollivo, aucune discussion : on tient là un chef-d'œuvre du genre.

© Jean-Baptiste Millot
Mystère et parfum de légende
D’une trentaine de minutes, La Mer appelait des compléments qu’Aline Piboule avoue avoir mis du temps à trouver, se refusant à des solutions trop commodes et prévisibles. Excellente option que le choix de pages de John Ireland (1879-1962) et en particulier de Sarnia : An Island Sequence. Méconnu, ce triptyque fut composé en 1940-41, avant et après le moment où le musicien anglais fut contraint de quitter Guernesey à la suite de son occupation par l’armée allemande (à partir de la fin juin 1940). Mystère et parfum de légende du Catioroc introductif, douce prégnance mélodique de In a May Morning, inspiré par une citation tirée des Travailleurs de la mer de Victor Hugo, fluidité heureuse et bondissante de Song of the Springtides, l’ouvrage s'offre dans toute sa variété sous des doigts inspirés et ouvre idéalement un programme qui chemine jusqu’à l’apothéose de La Mer.

John Ireland, vers 1920 © wikipedia.org
Quand Claude de France inspirait Ireland
Entre ces deux extrêmes, deux triptyques. L’un né du rapprochement par l’interprète de trois pièces de Debussy : le Nocturne, le Clair de lune (n° 3 de la Suite bergamasque) et D’un cahier d’esquisses, pour un moment d’une poésie infinie – rien n’interdit de l’imaginer dans un paysage marin – qui donne à rêver qu’Aline Piboule nous offre une grande anthologie du piano debussyste – si ce n’est plus ... On découvre d’autre part les Decorations de Johh Ireland, réalisation de deux décennies antérieure à Sarnia. Une partition inspirée par Jersey, éclaboussante de lumière dans ses deux épisodes extrêmes (The Island Spell /The Scarlet Ceremonies), secrète et nocturne dans le Moon-Glade médian. Elle traduit l’influence de Claude de France sur son collègue britannique et se révèle de la plus radieuse façon au sein d’un programme d’une cohérence exemplaire. Un très grand disque.
Si vous en avez la possibilité, courrez écouter Aline Piboule à Quimper (3) et Orbec (4). Et ... vivement le 27 mars !
Alain Cochard

(1) 1 CD Harmonia Mundi HMM 902776 (sortie officielle le 27 mars)
(2) www.concertclassic.com/article/aline-piboule-joue-gabriel-faure-la-force-et-la-pudeur
(3) Récital à Quimper (Théâtre de Cornouaille)/8 mars 2026 (17h) // www.concertclassic.com/concert/aline-piboule-musiques-nocturnes
(4) Récital à Orbec (Studio Momidjis)/ 14 mars 2026 (18h) // www.concertclassic.com/concert/recital-daline-piboule
Photo © Jean-Baptiste Millot
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