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Iolanta et Casse-Noisette de Tchaïkovski au Palais Garnier – Le conte est bon - Compte rendu

Etonnante prémonition : dès qu’Alain Altinoglu a levé sa baguette pour la première du spectacle conçu par Dmitri Tcherniakov, la partie a paru gagnée. L’axe était trouvé, et la conception musicale puissante et visionnaire allait être gardée jusqu'au terme de la soirée, rendant les deux œuvres sœurs. Avec une battue d’un tel lyrisme, une respiration aussi adaptée au souffle des chanteurs qu’aux parcours des danseurs, et l’Orchestre de l’Opéra à son meilleur, répondant d’une même coulée à l’ardeur du chef, exaltant les scintillements, sondant les zones d’ombre des deux partitions, l’âme brûlée de Tchaïkovski était là. Elle palpitait aussi bien dans les élans désespérés de l’aveugle princesse Iolanta, que dans le bizarre et sombre Casse-Noisette, arraché à la niaiserie et à la frivolité qui l’ont souvent dénaturé depuis sa création à Saint-Pétersbourg, avec une interprète de 12 ans ! On doit heureusement souligner que depuis une trentaine d’années, de nombreuses moutures très inventives ont remisé aux oubliettes les restes d’un ballet vite usé, initialement chorégraphié par Ivanov et supervisé par un Petipa fatigué : de Malandain à Neumeier et Maillot, pour ne citer que les plus inspirés.
 

Alain Altinoglu © Marco Borggreve
 
L’idée de Tcherniakov, qui signe ici l’une de ses les plus ambitieuses réalisations, a été d’enchaîner les deux partitions, non seulement parce qu’elle naquirent ensemble au Mariinski en décembre 1892, lors d’une soirée composite dont l’époque était coutumière, mais parce qu’il a décelé de l’une à l’autre une similitude intime qui offre ainsi une héroïne à double face, la première, Iolanta, évoluant vers la lumière, la seconde, Marie, explorant en une nuit d’anniversaire initiatique qui se voudrait festive et devient déstabilisante, le monde-frontière où la fin de l’enfance se tient en équilibre, de l’étrangeté du jeu à la peur de l’inconnu, à la prescience de la mort : d’un côté, les yeux de l’âme, de l’autre le gouffre de la connaissance, un tout parfait.
 

Photo © Agathe Poupeney

La partie la plus difficile de l’aventure étant évidemment le ballet, en regard de Iolanta, aux bases déjà bien définies, Tcherniakov devait trouver des complices capables d’épouser son analyse : la performance réalisée avec trois des plus talentueux chorégraphes contemporains est tout simplement exceptionnelle, car elle a su utiliser leurs ressources propres pour les adapter à chaque séquence. Ici, le metteur en scène mène la danse, mais en laissant la fantaisie de chacun se déployer à sa façon. Et miracle, la variété de styles qui est la leur s’emboîte comme dans un puzzle : de la vivacité presque cinématographique du portugais Arthur Pita, qui brosse une fête d’anniversaire sans retenue, les danseurs semblant n’en faire qu’à leur tête, pour rompre avec la monotonie des ensembles habituels, le chic biscornu du divertissement troussé par Edouard Lock, tout en saccades mécaniques au milieu d’une foule de jouets inquiétants, et surtout le lyrisme, la fluidité, l’ivresse des portés imaginés par Sidi Larbi Cherkaoui, notamment pour le fiévreux pas de deux final.
Tandis que la forêt, grâce aux impressionnantes vidéos d’Andrey Zelenin, plonge dans les peurs inconscientes qui envahissent la fillette, que le monde des adultes se fait hostile et dur, et que la neige tourbillonnante n’est plus prétexte à gracieux ballet de coton, mais froide et lourde, tombant sur des humains meurtris et tassés. Enfin l’amour qui se dévoile est aussi cruel et déchirant que le fuseau de la Belle au Bois Dormant, autre douloureux conte initiatique.
 
Les trois créateurs, aux univers si opposés et singuliers, ont donc su apparier leur styles pour ne pas briser le charme oppressant du conte, sous la houlette d’une pensée commune dont on s’émerveille qu’elle ait soutenu d’un même élan aussi bien le langage chorégraphique que le lyrique. Avec des interprètes librement choisis dans la troupe, de la splendide étoile Alice Renavand en mère castratrice, longue silhouette carmin qui vampirise le regard, à la fine et délicate Marion Barbeau, dont on découvre les remarquables possibilités expressives et la sensualité à fleur de peau.
 

Photo @ Agathe Poupeney / Opéra national de Paris

Mais tout s’est passé comme par enchantement, car avant de sombrer dans les angoisses de Casse-Noisette, on aura savouré la finesse avec laquelle Tcherniakov ouvre le jeu sur Iolanta : dans un décor serein, lumineux, contrastant avec la nuit dans laquelle se meut l’infortunée jeune fille, l’histoire plus qu’étrange se déroule avec une simplicité, une évidence dans les gestes qui impriment aux personnages une vérité quasi oubliée depuis Chéreau. Et qui exalte l’embrasement mélodique que les chanteurs doivent porter. Certes l’œuvre est courte, mais comme la Salomé de Strauss, elle n’est qu’une longue montée vers une transe, joyeuse ici, ce qui lui confère une densité exceptionnelle. Pas de scènes de confitures comme dans Eugène Onéguine dont son écriture est si proche, juste l’essentiel, notamment pour les rôles de Iolanta, sœur de Tatiana, et du Roi René en qui l’on retrouve les inflexions ardentes du Prince Grémine. Là, pour évoquer l’interprétation, les mots sont faibles, car elle est en tout point splendide, avec une Sonya Yoncheva qui, bien dirigée comme elle l’est ici, rayonne d’une voix somptueuse et d’une présence bouleversante, tandis que Alexander Tsymbalyuk en Roi René impose sa basse à la fois claire et sensuelle et sa stature impressionnante. Au sein d’un plateau juste parfait.
 
Mariant lyrisme flamboyant, cocasserie trouble, nuit angoissante et miroir à deux faces, ce spectacle qui dit, une fois de plus, l’incroyable acuité du metteur en scène, est un tour de force, un tour de magie aussi, car tout s’y s’imbrique de la façon la plus inattendue, Iolanta se trouvant enchâssée dans Casse-Noisette, puisque l’opéra est sensé être joué pour l’anniversaire de Marie, les danseurs se substituant habilement aux chanteurs, en un joli tout de passe-passe. Il s’impose comme un ovni et ne ressemble à rien d’autre. Pendant trois heures et quart, on aura flotté, émerveillé ou angoissé, dans un univers étrange, coupé de ses références habituelles: n’est ce pas cela, le vrai contact avec le monde de l’enfance lorsqu’elle s’apprête à dépouiller sa chrysalide ? Nous enchanter, nous mener loin en nous faisant perdre nos repères ? Et sans provocation incongrue, l’esthétique et le climat du lieu n’étant pas dévoyés !
 
Jacqueline Thuilleux

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Tchaïkovski : Iolanta & Casse-Noisette – Paris, Palais Garnier, le 11 mars ; prochaines représentations les 14, 17, 19, 21, 23, 25, 26, 28, 30 mars 2016 et 1er avril 2016. www.concertclassic.com/concert/iolanta-casse-noisette

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