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Le Paradis et la Péri de Schumann en ouverture du Festival de Saint-Denis - Heureux auspices - Compte-rendu

Un public vibrant, conscient de la rareté de l’événement, est monté au ciel tandis que tous les artistes en présence se dépassaient pour donner à cette œuvre unique une portée digne d’elle et du lieu. On ne peut parler de chef-d’œuvre pour cette fresque bizarre, à la forme peu courante, et qui n’a d’identité que son appartenance à la plus forte expression romantique, dont Schumann se fait ici le touchant prophète : un désir d’ineffable, une folie de cimes, la nostalgie du paradis perdu. Et l’on critique souvent le caractère inabouti de certaines œuvres orchestrales ou lyriques de Schumann, outre le ratage de son unique opéra. Mais son désir de franchir tous les obstacles de la forme le rend infiniment précieux et convainquant au-delà de toute règle. Témoin le Requiem pour Mignon, les Scènes de Faust et ce magnifique Paradis et la Péri, de 1843.
 

Photo © www.festival-saint-denis.com
 
Les petites Péri de la mythologie orientale n’ont inspiré rien que de bon et de beau, des exquises miniatures persanes ou turques aux sublimes esquisses et tableaux de Gustave Moreau, sans parler des rutilantes fanfares conçues par Dukas. Ici, ce fut Thomas Moore et son Lalla Rookh qui toucha Schumann : un texte dont le caractère sucré, terriblement maniéré, voire mignard, lui inspira pourtant une vision fiévreuse de ce qui porta toute l’ère romantique, l’opposition de l’âme et de la chair.
 
Impossible de retenir une seule mélodie de cette succession de tableaux poétiques, mais un état d’écoute et d’émotion, soutenu par la splendeur de l’orchestration et  l’élan qui tient l’oeuvre. Car bien plus que de modulations, de structure, c’est bien d’élan joyeux et vainqueur qu’il s’agit dans cette pièce de la démesure, intensément germanique, à laquelle on peut appliquer, en l’inversant, le jugement méchant de Nietzsche sur Schumann, auquel il reprochait de « n’être plus que l’interprète de l’étroitesse  nationale » ! Même si un frisson berliozien non par la forme mais par l’esprit révèle l’air du temps, ce sont Caspar Friedrich, Novalis, Carl Blechen qui donnent le ton et dans ces alternances solistes et chorales, un siècle de musique germanique se déroule, du Haydn de La Création à l’écriture vocale de Weber et de Beethoven, pour conduire - presque - à une esquisse mahlérienne dans l’amour de la nature rédemptrice.
 
Idée superbe, donc et plus qu’originale d’avoir inscrit cette œuvre en ouverture du Festival de Saint-Denis. Elle offre un régal au chef, qui doit plonger baguette baissée dans cet univers tourbillonnant,et que Jérémie Rhorer (photo), que l’on connut dans des délicatesses baroques à ses débuts, maîtrise avec clairvoyance. Il s’est d’ailleurs comme effacé, lors du salut final, triomphal, devant les interprètes, tous d’exception : dire que la voix de Karine Deshayes a la pureté et le doré de son personnage d’ange n’a rien de surprenant, admirer l’intelligence avec laquelle Frédéric Antoun module les phases de l’histoire, est une preuve supplémentaire du cas qu’il y a à faire de ce ténor. Quant à Edwin Crossley-Mercer, on a souvent constaté le caractère exceptionnel d’une voix de baryton qui s’élargit sans s’alourdir, et son subtil dosage dans la montée du 3e tableau, pour l’air de l’Homme, l’a montré en pleine possession d’un talent qui va s’affirmant : son intervention a imposé comme un temps de repos au milieu des tempêtes, une lumière dans le chaos de cette folle aventure, et une manière de méditation, digne des Passions de Bach.
 
A leurs côtés, dans des rôles plus limités, Marta Boberska, la Jeune fille et Ben Johnson, le Jeune Homme n’ont pas démérité. Quant à Marita Solberg, éclatante Péri, on a été conquis et souvent émus par l’éclat d’une voix qui, si elle n’est pas d’airain, vaut de l’or, notamment dans  la montée finale si survoltée. Et bien que l’on ait coutume de critiquer l’acoustique brumeuse de la Basilique, ici, elle n’a pas porté atteinte à l’ardeur de l’Orchestre National et du Chœur de Radio France, absolument parfaits.
 
Jacqueline Thuilleux
 
Saint-Denis, Basilique, 4 juin 2015.
Festival de Saint-Denis, jusqu’au 2 juillet 2015,
www.festival-saint-denis.com

Photo Jérémie Rhorer © cercledelharmonie.fr

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