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George Benjamin dirige l’Ensemble Intercontemporain, l’Ensemble NEXT & l’Orchestre du Conservatoire – Musiques pour le grand théâtre du monde – Compte rendu

 

 
Les concerts où se mêlent les musiciens de l’Ensemble Intercontemporain (EIC) et les étudiants du Conservatoire sont toujours attendus : ce sont des moments où la transmission du répertoire contemporain et de son interprétation se matérialise. C’était – et c’est toujours – l’un des enjeux de l’installation du Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris (CNSMDP) au côté de la Cité de la musique, puis de la Philharmonie sur le site de La Villette. Aussi, avant de se joindre à leurs collègues – membres de l’EIC et étudiants – déjà présents sur scène, quatre jeunes musiciens viennent prendre la parole pour témoigner de leur inquiétude quant à l’avenir de l’enseignement artistique, dont le CNSMDP est, comme il et elles le soulignent justement, une « vitrine nationale et internationale de l’enseignement de la musique et de la danse » ; inquiétude plus largement quant à l’avenir de la jeunesse, telle qu’elle s’est manifestée à travers la mobilisation lycéenne des dernières semaines.
Serait-ce « un coup de pistolet au milieu d’un concert » ? Certes non, car, respectueux de leur art et du public, leur intervention liminaire, concise et posée, est surtout un appel à l’information, à la discussion, à la réflexion et à l’écoute ; c’est d’ailleurs par une écoute attentive et des applaudissements sincères que réagit la salle (à l’exception de rares fâcheux ne donnant de la voix en contrepoint que pour réduire au silence l’expression de la jeunesse – soit aussi ce que celle-ci dénonce précisément). Il n’y a au fond ni meilleur lieu – devant public et artistes qui par leur présence manifestent leur amour de la culture – ni meilleur moment – avant de se dédier pleinement à l’interprétation de musiques d’aujourd’hui (et donc forcément nourries par l’état du monde) – pour mettre en lumière combien les décisions politiques peuvent mettre en péril les équilibres fragiles de l’art et de la société.

 

George Benjamin & John Stulz © Anne-Élise Grosbois

 
Un plaidoyer pour l’écoute mutuelle
 
Les quatre instrumentistes reprennent ensuite place au sein de l’orchestre et Sir George Benjamin s’installe au pupitre. La première œuvre mise au programme de cette carte blanche par le compositeur et chef d’orchestre semble comme le prolongement d’un plaidoyer pour l’écoute mutuelle, l’attention et le désir de faire société. Dans Eden de Julian Anderson (né en 1967), la ligne mélodique est ainsi distribuée entre les instruments, qui lui donnent peu à peu forme et couleurs. Il y a là un mélange d’archaïsmes – le compositeur a puisé dans les traditions musicales de la Renaissance et du baroque – et de sonorités nouvelles, qui peuvent évoquer tout autant Britten (les premières mesures, énoncées à découvert par l’alto puis le violoncelle, sans aucun vibrato se souviennent du début, au cor, de la Sérénade de l’auteur de Peter Grimes) que les univers sonores de la musique spectrale de Grisey ou Murail (dont Julian Anderson fut l’élève), avec ces distorsions harmoniques créant d’étonnantes résonances. Malgré sa brièveté (sept minutes), cette musique – écrite comme un hommage à l’œuvre de Brâncuși – laisse une trace persistante.

 

George Benjamin & Chisato Taniguchi © Anne-Élise Grosbois

 
Folle énergie rythmique
 
« No templates » de Dieter Ammann (né en 1962) au contraire peut sembler un peu longue, à force de se déployer, durant trente-cinq minutes, en une multitude de séquences. Les qualités d’écriture du compositeur ne sont pas en cause, il semble même pouvoir ses glisser dans tous les styles sans vraiment choisir une direction. De plus, si la partie soliste d’alto, tenue avec beaucoup de sobriété par John Stulz, altiste de l’Intercontemporain, partage avec l’orchestre un goût pour les atmosphères en demi-teinte, l’équilibre entre les deux est assez souvent malmené. On retrouve également quelques imprécisions dans la direction de George Benjamin du Concerto pour piano d’Unsuk Chin (née en 1961). Cette œuvre d’une folle énergie rythmique, composée il y a trente ans mais qui n’a pas pris une ride, est un vrai défi pour l’orchestre, qui doit construire sa propre image sonore (aux cordes et vents s’ajoutent percussions, célesta, harpe et mandoline) tout en suivant les incessantes transformations virtuoses de la partie de piano. La jeune Chisato Taniguchi, qui était encore il y a peu étudiante au CNSMDP – et travaillait le répertoire contemporain au sein de l’Ensemble NEXT, partie prenante de ce concert –, impressionne dans cette musique volubile.

 

© Anne-Élise Grosbois

 
Théâtre instrumental
 
Pour conclure ce concert copieux, George Benjamin (né en 1960) dirige son propre Concerto pour orchestre, déjà entendu à Paris avec l’Orchestre philharmonique de Radio France, juste après sa création en 2021. C’est un foisonnement de couleurs au service d’une musique dramatique de facto ; chaque instrument de l’orchestre y est à son tour au premier plan et le compositeur tire de ses musiciens une grande précision d’accents faisant de cette musique ininterrompue comme un théâtre instrumental aux variations multiples. Ce pourrait être la bande-son de notre monde agité.

Jean-Guillaume Lebrun
 

 
Paris, Cité de la musique, 23 octobre 2026
 
Photo © Anne-Élise Grosbois

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