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Rencontre avec Ange Sierakowski, co-fondateur de la Camerata Figarella [concerts à Bastia, 5 nov. ; Lyon, 6 nov. ; Paris, 8 nov.] –Quand la polyphonie corse rencontre la Renaissance italienne

 

Non, l'album « Cantà in cumpagnia » n’est pas un énième enregistrement de chants corses ! Il s'agit ici de mettre en lumière la porosité entre les polyphonies savantes et les polyphonies traditionnelles et populaires profondément enracinées. Ainsi, laudes et ballate du Moyen Âge italien, madrigaux et motets du XVIe siècle répondent aux paghjelle et aux chants sacrés traditionnels corses ; avec les nuances de l’improvisation modale ottomane ainsi qu’un travail remarquable sur les diminutions et les ornementations.
Cet album, qui propose notamment des pièces redécouvertes et jamais enregistrées jusqu’alors, a été conçu en Corse par huit artistes qui font autorité dans leurs domaines respectifs : côté voix, le baryton italien Enea Sorini, qui est aussi percussionniste, Michel Paoli, Daniel Gonet et Jean-Etienne Langianni de l’Ensemble Tavagna, William Dongois (cornet), Stefan Legée (sacqueboute), Fausto Sierakowski (saxophone alto) et Ange Sierakowski (photo, clarinette).
Né d’une mère corse et d’un père polonais, Ange Sierakowski, qui vient d’intégrer le Konzerthausorchester Berlin, milite pour un accès populaire à la musique savante et traditionnelle européenne en Corse. En 2019, il fonde la Camerata Figarella dans son village, avec Lauriane Maudry, sa compagne, clarinettiste elle aussi.
Trois concerts accompagnent la sortie de « Cantà in cumpagnia », à Bastia (5 nov.), Lyon (6 nov.) et Paris (8 nov.), en attendant le mois de février, qui verra la Camerata Figarella se produire dans le cadre de la prestigieux Accademia Chigiana de Sienne.

 

La Camerata Figarella (de g. à dr.) : Sefan Legée, Fausto Sierakowski, William Dongois, Daniel Gonet, Jean-Etienne Langianni, Enea Sorini, Michel Paoli & Ange Sierakowski  © Lauriane Maudry 

Il n’est pas évident de réunir des artistes possédant de réelles connaissances approfondies du répertoire autour du chant polyphonique et de la musique ancienne. Qu’est-ce qui a présidé à la naissance de l’ensemble Camerata Figarella ?

Un heureux concours de circonstances qui nous a réunis. En fait, mon frère, ma compagne et moi-même organisons un festival dans notre village de Figarella et aux alentours. Nous avions programmé en 2020, et à l'occasion de la deuxième édition, un artiste qui, le jour du concert, a dû se désister faute d'une tempête empêchant la traversée vers la Corse et mettant en péril l'ouverture du festival. J’avais le contact de l’Ensemble Tavagna, un groupe historique de chant polyphonique corse. Au pied levé, ils ont accepté de venir chanter à Poretto sauvant ainsi le festival. Une relation amicale et humaine venait de voir le jour !

Comment définissez-vous l’idée principale qui a mené à la réalisation de cet album, intitulé « Cantà in cumpagnia ».

La ligne directrice de notre travail a été de faire se rencontrer, de façon historiquement informée, la polyphonie corse et la musique savante de la Renaissance italienne. Un dialogue pas du tout saugrenu dans la mesure où des recherches nous ont permis de découvrir une réelle porosité entre les genres musicaux et littéraire, puisque des bergers corses pouvaient réciter des vers de l'Orlando de l'Ariosto ou de Dante Alighieri qui étaient parvenus jusqu’à eux et que la réciproque est vraie puisque les traditions agro-pastorales, ou en lien avec la laude populaire en langue vernaculaire, ont été sources d'inspirations d'une culture savante.

 

Jean-Etienne Langiana, Daniel Gonet & Michel Paoli © Tibere Medori

Transmission orale, transmission écrite, interprétation : pour proposer des œuvres de façon historiquement informée, comment vous y êtes-vous pris ?

Pratiquer cette musique pose évidemment la question de l’interprétation. Nous avons étudié le matériel imprimé qui est arrivé jusqu’à nous, mais il y a un monde entre ces partitions et ce qu’on jouait à l’époque. Il a fallu effectuer un travail important sur les ornementations et sur les diminutions pour les instruments. Pour les voix, c’est différent puisque la pratique de l’ornementation est naturelle et qu’elle est venue enrichir la partition. Pour certaines pièces, il nous a fallu créer l’accompagnement musical des polyphonies. Un exercice qui n’est pas évident et, souvent, nous avons opté pour un effet de chœur avec des instruments imitateurs qui répondent aux voix.

Pour vous, qu’est-ce que la tradition ?

Le Lamentu à Ghjesù que nous avons enregistré est un exemple parfait pour répondre à la question. C’est un lamento qui a été composé assez récemment, à la fin du siècle dernier, sur la structure de l'ostinato baroque de la Folia, la même structure que le Perdono mio Dio, chant traditionnel des processions de la Passion en Corse. Il a été créé pour les mystères de la Semaine Sainte en Balagne et il est entré au répertoire de la musique religieuse corse par sa beauté et sa profondeur spirituelle. Ce Lamentu est le symbole parfait d'une tradition musicale vivante.

 

L'église Santa Maria Assunta, lieu d'enregistrement de "Cantà in cumpagna", du 1er au 3 août 2025 © Lauriane Maudry

L’enregistrement, de grande qualité, est remarquable par sa prise de son et par l’ambiance souvent mystique qui accompagne les pièces. Comment s’est fait le choix du lieu d’enregistrement?

Nous avons choisi d’enregistrer dans une église et non dans un studio afin de nous rapprocher au plus près d’un son naturel. Nous avons cherché un lieu un peu partout dans l’île et, finalement, notre choix s’est porté sur une petite église de la vallée où je réside, Santa Maria Assunta, située à U Mandriale, le hameau le plus haut de la commune de Santa Maria di Lota. La chapelle était adaptée en taille et l’acoustique globale était de qualité. Mais cette décision comportait deux enjeux importants : d’une part entendre les voix de façon distincte et d’autre part permettre aux instruments d’exister. L’ingénieur du son et producteur du label Carpe Diem, Jonas Niederstadt a effectué un travail conséquent afin d’y parvenir, usant de tapis, de paravents et autres matériels pour arriver à l’excellence du résultat final.

C’est Carpe Diem, un label allemand qui a enregistré et produit le CD. Comment s’est fait le choix ?

Ce n’est pas simple de trouver un label qui accepte de prendre en charge le premier enregistrement d’un disque de musiques anciennes et traditionnelles par un groupe qui a vu le jour quelques mois auparavant. Et ce même si, individuellement, les instrumentistes et les chanteurs sont connus et reconnus. Nous avons la chance d’avoir à nos côtés William Dongois qui avait déjà travaillé avec Carpe Diem. Ça a facilité les choses.

Une dernière question : d’où vient le titre de l’album « Cantà in cumpagna » ?

"Cantar in compagnia", traduit en corse par "Cantà in cumpagnia", est une citation tirée du traité de Girolamo Dalla Casa, édité en 1584, témoignant d’une pratique où chanteurs et instrumentistes se retrouvaient au service de compositions sacrées et profanes. Cette compagnie prend ici la forme d'un double chœur, que l’on peut imaginer dans l'humilité d'une petite église de village. Ce qui fut le cas !

Propos recueillis par Michel Egéa
 

« Cantà in cumpagna » par la Camerata Figarella, Carpe Diem records- CD16341/dist. Outhere (sortie le 30 oct. ;  sortie du single «U lamentu à Ghjesù » le 16 octobre 2026.
 

Concerts de sortie de disque :

5 novembre 2026 (19h), Bastia - Cathédrale Sainte-Marie
 
6 novembre 2026 (20h),  Lyon -Basilique Saint-Martin d’Ainay à Lyon
 
8 novembre 2026 (18h), Paris – Paris, Théâtre Artistic Athévains (45 bis, rue Richard Lenoir – 75011/ M° Voltaire) // artistictheatre.com/canta-in-cumpagnia/

 
Site de la Camerata Figarella : www.cameratafigarella.com/

Photo © Lauriane Maudry

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