Journal

Götterdämmerung selon Calixto Bieito à l’Opéra Bastille [jusqu’au 18 octobre] – Le Crépuscule des vieux – Compte-rendu

 
Brünnhilde, en robe bleue, tournoie avec son petit cheval de bois sur la scène immense, nue et noire, de Bastille. Pour cette Immolation finale, le vide est convoqué. Et toujours les maladresses. Pourquoi doit-elle extraire une bande Velpeau de son corsage, afin d’euthanasier son jouet ? Cela déconcentre visiblement l’interprète alors qu’on la sait devoir produire l’une des scènes vocales les plus exigeantes du répertoire. Rare moment où le timbre d’airain (dirions-nous nilsonnien ?) et l’impressionnante projection de Tamara Wilson réussissent à extraire de sa torpeur le spectateur affligé.

 

© Herwig Prammer - OnP

 
Des pistes qui n’ont cessé de s’effilocher
 
Ainsi s’achève donc le Ring de Calixto Bieito qui aura débuté par l’exploration d’une salle des coffres (Rheingold) (1) et la naissance de l’IA, s’est poursuivi par une cyberguerre dans Walküre (2) et le gazage de la fille de Wotan avant que Siegfried ne l’éveille d’un sommeil cryogénique. Autant de pistes pas inintéressantes, mais qui n’ont cessé de s’effilocher en cours de route.
Depuis le troisième acte de Siegfried (3) nos héros, perclus d’amour, n’ont visiblement guère eu le temps de faire la lessive ni de se changer. Jusqu’à l’avant dernière scène de Götterdämmerung, Ingo Krügler, le costumier, continue d’affubler, la pauvre Brünnhilde de la tenue militaire la plus malséante possible. Au Prologue, le Wälsung porte toujours la même chemise maculée du sang du dragon.

 

© Herwig Prammer - OnP

Intentions illisibles

Belle image, pourtant, que ce premier tableau avec son immense métier Jacquard tissant des câbles et les trois Nornes vêtues comme des Cosima 1876. La battue, très sage et détaillée de Pablo Heras Casado, ourle avec amour les filles d’Erda dont, au premier rang, l’alto d’Aude Extrémo.
Intéressante idée également que ce palais des Gibinchungen et sa verrière vidéo qui évoque le nid d’aigle d’Hitler, à Berchtesgaden, à moins qu’il ne s’agisse du repère d’un baron d’industrie des années 30, ce qu’évoque la table de conseil d’administration et ses chaises. Elles serviront d’estrade d’où les personnages ne cessent de monter et descendre. Les intentions de Calixto Bieito restent pourtant illisibles. Pourquoi la brillante Gutrune de Sinéad Campbell Wallace passe-t-elle tant de temps à lécher les chaussures de Siegfried et à s’enivrer de… pommes (sic) ? Quant au Gunther de Johannes Martin Kränzle, il cabotine, faute de direction d’acteur valable.

 

© Herwig Prammer - OnP

Rituel cannibale à la fourchette

Tout aussi irrésolue, la mort de Siegfried, prétexte pour Hagen à un rituel cannibale. Elle met en difficulté Andreas Schager et on passe plus de temps à compter le nombre de fourchettes qu’on lui enfonce dans le thorax (sept ou huit, cela se discute encore) qu’à apprécier ce Heldentenor fatigué d’avoir sans cesse émis en force.
Le metteur en scène a-t-il jamais su quoi faire de cet énorme opéra de seize heures en quatre parties ? Aux entractes, on se pose la question. Le public espère les morceaux de bravoure. Certains resteront mémorables, comme l’appel de Hagen, projeté par la voix splendidement autoritaire de Mika Kares et les chœurs de l’Opéra. D’autres n’auraient même pas dû être imaginés, tel le Monologue de Waltraute qui voit une Eve-Maud Hubeaux manchote, en plein stress post traumatique, s’agiter comme un insecte au détriment d’une ligne vocale mise à rude épreuve par trop de contorsions.

En ce 8 octobre 18 heures, la place de la Bastille grondait de lycéens, de lacrymos et d’étudiants. À l’entrée, quelques enragés faisaient la guerre aux spectateurs de Bastille, reprochant à tous ces « vieux » de gaspiller leur argent plutôt que de l’investir dans la réfection de l’Education Nationale. Opéra, art bourgeois et inutile divertissement de caste : un stupide argument que l’on entend depuis 1968 mais auquel la gabegie de ce Ring 2026 a, cette fois, bien failli donner raison.

Vincent Borel

 

(1) www.concertclassic.com/article/lor-du-rhin-selon-calixto-bieito-lopera-bastille-un-ring-qui-fait-aie-compte-rendu

(2) www.concertclassic.com/article/la-walkyrie-selon-calixto-bieito-lopera-bastille-guerre-hybride-compte-rendu

(3) www.concertclassic.com/article/siegfried-lopera-bastille-jusquau-31-janv-de-sang-et-de-glace-compte-rendu

Wagner : Le Crépuscule des dieux – Paris, Opéra Bastille, 8 octobre ; prochaines représentations les 11 & 18 octobre 2026 (à 14h ; 5h50 avec 2 entractes)  // www.operadeparis.fr/saison-26-27/opera/le-crepuscule-des-dieux-1

Photo © Herwig Prammer - OnP

Partager par emailImprimer

Derniers articles