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​Don Giovanni selon Agnès Jaoui ouvre la saison de l’Opéra de Marseille [jusqu’au 11 oct.] – Jouisseur insaisissable – Compte-rendu

Co-produit par cinq maisons d’opéra françaises (1), le Don Giovanni mis en scène par Agnès Jaoui fait escale à l’Opéra de Marseille pour une série de représentations qui frappe les trois coups de la saison. Lawrence Foster à la direction et une distribution de grande homogénéité lui donnent vie.

Plus près des personnages

Nous étions restés sur la vision en cinémascope de ce Don Giovanni mis en scène par Agnès Jaoui sur l’immense scène de l’Opéra Berlioz il y a quatre mois. A Marseille, entre jardin et cour, on passe sur un format 4:3, ce qui n’est pas plus mal pour éviter de perdre la force des sentiments, pour se rapprocher de l’intimité des personnages, pour partager leurs peurs et leurs désirs. Entre les murs gris, austères, d’une ville d’Espagne sans soleil puisque l’action se déroule nuit après nuit, la cinéaste propose l’œuvre sans fioritures. Pas besoin d’activer ses neurones pour chercher une signification cachée à une action : c’est net, limpide. Du bout de la plume sur un chapeau à l’extrémité des chausses rien ne cloche. De noir vêtue Elvira crie son désarroi de femme trompée mais toujours amoureuse, Donna Anna est dans le déni de ce qui s’est passé avec Don Giovanni, Zerline rime avec coquine… Leporello voudrait bien, mais ne peut point être comme son maître ; Masetto est un benêt et Ottavio un amoureux velléitaire.

 

Dario Solari (Don Giovanni) & Margaux Poguet (Donna Elvira) © Camille Rovera

Un livret d’actualité

Ultra classique la vision d’Agnès Jaoui ? Elle le reconnaît sans détour, préférant privilégier la contemporanéité à l’action et aux propos du livret qui ne détonnent en rien aujourd’hui. Elle a beau traiter Don Giovanni de « gosse de riche qui se croit tout permis » ou de Trump avec ses propos orduriers sur les femmes, elle ne l’accable jamais laissant au personnage toute son ambiguïté entre séduction, manipulation, pulsions, passion. Elle lui offre même une rédemption finale le tirant des flammes où l’avait entraîné le commandeur pour le ramener sur scène, flûte de champagne à la main: sa seule entorse au livret ! Bref, à Marseille comme à Montpellier, Don Giovanni demeure un jouisseur psychologiquement insaisissable et terriblement passionnant. Au regard de l’accueil réservé par le public à Agnès Jaoui, cette dernière a réussi son travail !

 

Salome Jicia (Donna Anna) @ Cyrille Dubois (Don Ottavio) © Camille Rovera

Une musique vivante et sensuelle

Pour Mozart, l’orchestre de l’Opéra de Marseille retrouvait Lawrence Foster, son ex-directeur musical avec le lequel il a vécu tant de belles heures avant de poursuivre, de façon tout aussi heureuse, avec Michele Spotti. Riche de ses 84 printemps, le maître propose une lecture vivante, sensuelle et profonde de cette partition iconique. Le son est velouté, les bois et les cuivres souvent divins et quelques ornementations arrivent aux oreilles comme autant de bonbons doux amers. De la belle ouvrage. Le chœur maison participe à l’action tout en livrant ses parties vocales avec aisance.

 

Floriane Hasler (Zerlina) & Louis Morvan (Masetto) © Camille Rovera

Séduction et homogénéité vocale

La distribution réunie par Maurice Xiberras, est d’une homogénéité sans faille. C’est Dario Solari (photo à g.) qui incarne Don Giovanni. Le baryton uruguayen est séduisant avec un petit côté latino qui lui procure assurance et personnalité dans le jeu. La voix est idéalement projetée, avec des aigus maîtrisés et une diction soignée. A ses côtés, le Leporello de Marc Barrard, dont l’anniversaire fut fêté sur scène aux saluts, nous rappelle sans difficulté que si dramma il y a, l’élément giocoso est aussi bien présente et mis en valeur scéniquement et vocalement par le baryton nîmois. Le timbre chaleureux de Cyrille Dubois procure une présence certaine à Don Ottavio et Louis Morvan, apprécié ici en mai dernier dans le rôle du géant Fafner, s’impose à nouveau avec un Masetto de qualité. Quant à Micha Schelomianski, engoncé dans son « armure » de commandeur, il donne à ce dernier toute sa puissance vengeresse avec une voix de basse profonde servie par une ligne précise et tranchante.

 

© Camille Rovera

Trois femmes, trois talents

Le trio féminin n’est pas en reste, loin s’en faut. À commencer par l’Elvire de Margaux Poguet, jeune soprano qui nous emporte dans ses émotions et ses colères avec une voix d’une grande matière, chaude et sensuelle. Quelle découverte et quel bonheur … La Donna Anna de Salome Jicia (photo à dr.), est elle aussi animée par la passion et le désespoir. Un rôle psychologiquement difficile à jouer dont elle triomphe aisément avec une voix toute en chair et en éclats dramatiques. Quant à la Zerline de Floriane Hasler – nominée sans la catégorie révélation lyrique aux dernières Victoires de la musique et lauréate du Concours Reine Elisabeth en 2023 – elle est délicatement séduisante, mais redoutablement intelligente au moment de ses confrontations avec la gent masculine. La voix est fraîche, belle et solide.
Plébiscité par le public au soir de la première, ce Don Giovanni vaut d’être apprécié à sa juste valeur à deux pas du Vieux-Port !

Michel Egéa

 

 (1) Marseille, Toulouse, Montpellier, Dijon & Tours

Mozart : Don Giovanni – Marseille, Opéra, 2 octobre ; prochaines représentations les 7 et 9 octobre (à 20 h.), 11 octobre 2026 (14 h30) // opera-odeon.marseille.fr/programmation/don-giovanni

© Camille Rovera

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