Journal
20e Concours International George Enescu de Bucarest (Finale Piano 2026) – Quand la musique gagne – Compte rendu

Tous les ans, sur une période d’un mois répartie entre août et septembre, Bucarest manifeste une activité musicale unique en Europe par sa concentration et sa force d’attraction du fait de l’alternance entre deux manifestations biennales : le Festival International et le Concours International George Enescu. À 2026 revenait la 20e édition de ce dernier. Rappelons que cette compétition, née en 1958 s’était interrompue en 1970 après cinq éditions. Elle n’a repris son cours qu’en 1991, mais a encore connu une phase difficile durant les années qui suivirent la chute du régime communiste et ce n’est vraiment qu’à partir de 2001 – année qui vit le sacre de Nemanja Radulović dans la section violon – que le concours s’est stabilisé et mis à fonctionner à un rythme régulier.

© Andrei Gindac - Two Bugs
Une ruche musicale
Un concours ? Quatre plutôt puisque le violon, le violoncelle, le piano et la composition sont représentés (819 dossiers de candidature au total, émanant de 58 nations, pour cette 20e édition), ce à quoi s'ajoute un riche volet masterclasses, très important aux yeux de Christian Macelaru, directeur artistique du Concours et du Festival, et de Cristina Uruc, compositrice de formation et enthousiaste directrice générale d’Artexim, la structure en charge de l’organisation des deux événements. Point de ralliement de jeunes talents, on imagine donc aisément la ruche musicale qu’était la capitale roumaine entre le 23 août et le 19 septembre, date de la finale piano et orchestre qui refermait le 20e Concours.

© Andrei Gindac - Two Bugs
À l’image du basculement du monde
Un public nombreux – et de tous âges – était au rendez-vous par un samedi d’une chaleur estivale pour assister à la dernière étape d’un processus amorcé le 10 septembre avec 33 participants effectivement en lice. Trois pianistes asiatiques en finale (Corée, Chine et Taïwan) : comme la liste des candidats, ce tiercé est tout à l’image de la géopolitique et du basculement du monde ...
Sur la scène de l’Ateneul Român, salle conçue par l’architecte français Albert Galleron et inaugurée en 1888, l’Orchestre Philharmonique George Enescu, dirigé par la Daniela Candillari (cheffe principale de l’Opéra Théâtre de Saint Louis depuis 2022), accompagne une ultime épreuve qui déterminera les choix du jury, placé sous la présidence de Lilya Zilberstein.(1)

Pin-Hong Lin © Andrei Gindac - Two Bugs
Dans sa bulle
Taïwanais, né en 2001, Pin-Hong Lin (qui figurait sur le podium (3e) du Concours Maria Canals de Barcelone l’an dernier), ouvre le ban avec Concerto n° 2 op. 83 de Brahms. Un monumental ouvrage que le jeune homme aborde avec d’incontestables moyens pianistiques – on n’arrive pas à ce stade d’un tel concours par hasard –, mais où il nous laisse sur notre faim, musicalement parlant. Oublions les défauts de mise en place, inévitables dans une telle œuvre avec le court temps de répétition dont il a disposé, et la direction trop en force de la cheffe. Le handicap majeur reste que l’interprète n’entre jamais pleinement dans l’océan de musique qu’il a face à lui, même si les choses s’arrangent un peu à partir du 3e mouvement. La sonorité demeure trop uniforme, pas de vraie projection dans l’œuvre, ni de projection de la phrase musicale vers l’auditoire : Ping-Hong Lin reste dans sa bulle et communique bien peu, tant avec ses partenaires que la salle.

Jeongwoo Lee © Andrei Gindac - Two Bugs
Oublier le concours
Benjamin de la finale, Jeongwoo Lee (photo, né en 2008) ouvre la seconde partie avec le Concerto n° 2 de Chopin, partition certes moins spectaculaire que celle de Brahms, et celle qui suivra, mais particulièrement révélatrice de la pureté de jeu et de la musicalité de son interprète. Le Coréen touche le même piano (un Fazioli) que celui qui le devançait, mais le toucher s’avère d’emblée d’une telle qualité, d’un tel raffinement ... que l’on a l’impression d’avoir changé d’instrument.
18 ans ... Jeongwoo Lee a peu ou prou l’âge de Chopin quand il écrivit cette partition (terminée en 1829) – précoce certes, mais tellement révélatrice de la singularité du Polonais –, et sait traduire avec une élégance et une fluidité merveilleuses tout ce en quoi le style brillant nourrit le compositeur, et comment déjà il entreprend de le transcender. L’amour du bel canto est bien là aussi ; comme le montre plus que tout un Larghetto frémissant, naturel, foncièrement simple et sans une once de narcissisme. Le jeune pianiste est pleinement concentré sur son clavier mais, comme tout au long de cet Opus 21, se révèle en parfaite osmose avec l’orchestre. La salle est suspendue à son jeu, à sa respiration, et le tonnerre d’applaudissements qui vient couronner le Rondo, piaffant de jeunesse et d’esprit, paraît à la mesure de ce que le Coréen a accompli. Il a surtout réussi à nous faire oublier – et à oublier, lui aussi – le temps de son concerto le contexte d’un concours international. Pour laisser parler la musique ...

Yiming Guo et Daniela Candillari © Andrei Gindac - Two Bugs
Une connexion seulement rythmique
Né en 2001, à l’instar de Pin-Hong Lin, le Chinois Yiming Guo (qui avait obtenu le 6e Prix du Concours Long Thibaud en 2022) referme la finale avec le 3e Concerto de Prokofiev. Pin-Hong Lin était pleinement dans un esprit de compétition avec son Brahms, le candidat chinois – après un Chopin de rêve – nous y replonge, résolument, avec l’Opus 26. Après l’absence de connexion dans Brahms, et celle, poétique et musicale, de Jeongwoo Lee, Yiming Guo mise pour sa part sur la seule connexion rythmique, dimension que la battue par trop accusée de D. Candillari accentue. C’est indéniablement assumé, plus satisfaisant que ce que l’on a connu dans Brahms, mais d'une univoque "efficacité». La complexité psychologique de la musique (dans l’Andantino con variazioni en particulier) en fait les frais ... et passe à l’as !

(de g. à dr) Ping-Jong Lin, Jeongwoo Lee & Yiming Guo © Andrei Gindac - Two Bugs
Le sacre de Jeongwoo Lee
On a connu des concours où les délibérations des jurés s’éternisaient en huis-clos enflammés, voire pugilistiques : la finale Piano du 20e Concours Enescu se termine de façon tellement évidente du point de vue musical, que le verdict ne met guère de temps à tomber. Une demi-heure seulement après la fin du concert, le jury a déjà pris place sur scène pour l’annonce du palmarès.
Sans une discussion possible, le 3eme Prix revient à Pin-Hong Lin, le 2ème Prix à Yiming Guo et la récompense suprême à Jeongwoo Lee. Un 1er Prix qui prend des allures de sacre pour le Coréen, puisque s’y ajoutent le Prix du Public (2), et plusieurs prix spéciaux. Par la voix de ses représentants, l’Ecole Normale-Alfred Cortot ouvre cette liste avec un Prix qui se concrétisera par un récital à Cortot en 2028-2029, saison du centenaire de la salle de la rue Cardinet. Jeongwoo Lee a en outre reçu le Prix Radu Lupu (pour la meilleure interprétation d’une œuvre d’Enesco –la 2ème Suite op. 10 en l’occurrence), le Prix pour l’interprétation de la commande du Concours (Hammers and Tongs for Solo Piano du Canado-américain Karim Al-Zand) et le Prix « Playing for Tomorrow » (offert par BRD – Groupe Société Générale). Belle moisson pour un artiste dont on suivra le développement avec une grande attention. Jeongwoo Lee pourrait bien, d’ici peu, refaire parler de lui dans des concours importants.
Quant aux autres sections du Concours International George Enescu, notez que le Violoncelle a distingué Samuel Niederhauser (1er + Prix du Public), Joshua Kováč (2e) et Sanghyeok Park (3e) ; le Violon Jayden King (11ans ! – 1er + Prix du Public), Francesco Papa (2e) et Eun Che Kim (3e) ; la Composition Jinhan Xiao (Prix de la musique symphonique) et Adrien Sassier, qui sauve l’honneur de la France, bien absente de Bucarest, avec deux récompenses (Musique de chambre et « Originality Award »).
Une France où, pour l’heure, on préfère incendier des lycées et fracasser des pianos ...
Alain Cochard

(1) Composition détaillée du jury : festivalenescu.ro/en/george-enescu-international-competition/juries
(2) Vote qui s'effectuait de façon très commode et avec code de vérification, via le QR code présent sur le programmes.
Bucarest, Ateneul Român, 19 septembre 2026
Photo : Jeongwoo Lee © Andrei Gindac - Two Bugs
Derniers articles
-
01 Octobre 2026Jacqueline THUILLEUX
-
01 Octobre 2026Laurent BURY
-
30 Septembre 2026Michel ROUBINET







