Journal

​Igor Levit & Nelson Goerner au Festival de La Roque d’Anthéron 2026 [jusqu’au 16 août] – Choix assumés – Compte rendu

 
On attendait Arcadi Volodos le 2 août au soir au Festival de La Roque d’Anthéron, souffrant l’artiste a dû annuler sa participation et a été remplacé par Igor Levit. Autant dire qu’un grand habitué de la manifestation laissait la place à un pianiste qui ne s’y était jamais produit, aussi surprenant que cela puisse paraître s’agissant d’un musicien très actif tant en concert qu’en studio, qui franchira le cap de la quarantaine l’an prochain. À en juger par l’accueil plus qu’enthousiaste du public, le Germano-russe a réussi sa première apparition avec un programme mettant en regard la Sonate en la majeur D. 959 de Schubert et l’ «Appassionata » de Beethoven, séparées par la Fantaisie en fa mineur de Chopin.

 

Igor Levit © Franck Denis

 
Partial et assumé
 
L’approche que Levit propose du D. 939 a de quoi surprendre, étonner même, d’une clarté analytique déroutante. Mais cette focalisation sur la lisibilité formelle s’avère pour le moins fascinante – et joue sous cet angle en faveur d’un compositeur qui éprouva pas mal de complexes face à l’illustre contemporain placé en fin de programme. Ce n’est évidemment pas le Schubert que l’on écouterait tous les jours, mais la manière dont l’interprète choisit, dérange, va au bout de ses options jusqu’au terme du rondo final force l’admiration. Et l’on ne peut qu’être saisi par la violence de l’orage qui se déchaîne au cœur de l’Andantino ou par la troublante complexité du trio du scherzo (quel admirable équilibre entre les mains, ici comme dans tout l’ouvrage). Une vision aussi partiale qu’assumée.

 
Beethoven en apnée

À la Fantaisie de Chopin – pièce isolée la plus développée de toute la production du Polonais – d’assurer la transition jusqu’à Beethoven. Levit pénètre dans l’Opus 49 de façon secrète, pour lui apporter le souffle narratif qui parcourt une interprétation où sens du détail et globalité du regard s’allient parfaitement. Placée en début de seconde partie, le Chopin, d’une tension peu ordinaire dans la conception qui en est offerte, précède donc immédiatement la Sonate « Appassionata », en fa mineur elle aussi. A l'instar du Chopin, l'entrée dans l’Opus 57 s'effectue de manière souterraine. Commence là une progression dramatique qui ne prendra fin qu’avec la coda du finale, épisode tout à la fois possédé et libérateur en conclusion d’une plongée en apnée dans une partition dont l’artiste sonde les moindres recoins, sans un temps mort car sans perdre un instant de vue son but ultime. Pour un résultat saisissant et, là encore, totalement assumé ; la tiédeur consensuelle : très peu pour Igor Levit !
Adagio cantabile de la « Pathétique » en bis, d’une pureté et d’un simplicité merveilleuses après l’urgence et la radicalité de ce qui a précédé.

 

Nelson Goerner © Franck Denis

 
Des profondeurs du souvenir
 
Place à un fidèle du festival le lendemain sur la scène du parc de Florans avec Nelson Goerner (photo) dont la venue est d’autant plus attendue que l’Argentin a programmé l’intégrale d’Iberia ; un événement du fait de la rareté de la suite d’Albéniz dans son intégralité en concert. Rareté qui n’est pas pour surprendre quand on sait l’effroyable difficulté technique d’une partition dont Goerner, rappelons-le, a signé un somptueux enregistrement (Alpha).
Avec Evocacíon, très nostalgique et dans un tempo plus retenu qu’on en a l’habitude, la musique paraît vraiment sourdre des profondeurs du souvenir. Prenante entrée matière d’une interprétation aboutie que sert une palette sonore admirable de richesse et de plénitude. Aussi totale que l’est celle de l’instrument par un compositeur d’une modernité incroyable  – avec ce « frisson nouveau » dont parlait Jankélevitch –, la prise de possession du piano par Goerner subjugue de bout en bout.
 
Plongées dans l’intime
 
La musique déborde d’images et l’interprète sait nous les donner à imaginer. Plus encore, il parvient à les dépasser : rien de pittoresque sous ses doigts, mais une incroyable intensité du sentiment, dans la jubilation rythmique – cette explosion de couleurs dans El Puerto, ces éclaboussures de lumière dans Rondeña, l’ivresse d’El Albaicin, la généreuse énergie de Triana ou Lavapies, traduites avec de formidables prises de risques –, comme lors de ces plongées dans l’intime qu’offrent Rondeña, Almeria ou – moment inoubliable dans la touffeur du soir – un Jérez, d’une rare prégnance poétique, avant le jallissement de l’ultime Eritaña.
Inoubliable comme l’ensemble d’une Iberia – chaleureusement reçue par un public nombreux – que prolonge en bis le Nocturne op. posth. de Chopin, belcantiste et épuré. Du grand art.
 
Alain Cochard
 

46e Festival de La Roque d’Anthéron, Parc de Florans, 2 & 3 août 2026. Jusqu’au 16 août : www.festival-piano.com/
 
Photo © Jean-Baptiste Millot

Partager par emailImprimer

Derniers articles