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​ La Dame de Pique selon Marie Lambert-Le Bihan à l’Opéra Royal de Wallonie/Liège – Poupées russes – Compte rendu

 

Lisa, Pauline, suivantes et camérières, enfermées dans une maison de poupées et agissant en automates : c’est l’une des images fortes de l’épatante production signée Marie Lambert-Le Bihan, déjà remarquée à Liège pour de poignants Dialogues des Carmélites en 2023. Son équipe offre une vision littérale, mais  inspirée, nourrie d’une lecture féminine — sans verser dans la caricature militante — de ce drame surnaturel où Hermann manipule et sacrifie l’innocence au demon insatiable du jeu. Si les tableaux du premier acte auraient donné à un Tcherniakov l’occasion d’épingler la Russie actuelle et l’embrigadement de sa jeunesse par un pouvoir national-fasciste, la présente mise en scène privilégie des images façon Giorgio Strehler, où le pittoresque se fait vite inquiétant.

 

Arsen Soghomonyan, Olga Maslova & Olesya Petrova © ORW-Liège/J.Berger  

Remarquable mise en images

Trois, sept, un : telle est la martingale de la Dame de pique, alias la Comtesse, ici incarnée par Olesya Petrova. Son alto profond et vibrant, dans ce rôle souvent confié à des cantatrices en fin de carrière, impose hiératisme et puissante. En jouant avec ces trois chiffres fatals, la décoratrice Cécile Trémolières conçoit le décor de l’acte II : un heptagone lui-même divisé en trois espaces distincts, où se projette le célèbre Arbre aux corbeaux de Caspar David Friedrich, sommet du romantisme halluciné. Cette chambre-cellule figure le vertige et le trou noir dans lesquels les principaux protagonistes s’enfoncent irrémédiablement, jusqu’à la mort d’effroi de la Comtesse.
L’équipe féminine sait varier les plaisirs visuels. Le divertissement pastiche du XVIIIe siècle accumule les costumes mêlant les masques d’une Leonor Fini à l’humour des Incroyables et Merveilleuses du Directoire. Perruques gigantesques, travestissements non genrés des hommes et des femmes, orgie de couleurs : tout concourt à un théâtre de l’illusion. Durant toute la representation le ballet se voit dévolu un rôle prépondérant, ciselé par les chorégraphies imaginatives de Danilo Rubeca et les lumières de Fiammetta Baldiserri.

 

© ORW-Liège/J.Berger

Respect et audace

La production culmine dans le tableau final où la metteuse en scène porte un regard cru sur l’univers des hommes : leur passion ambiguë pour l’alcool, les étreintes viriles, le goût du risque et la violence larvée. Bâtis comme des cosaques, ivres comme des Polonais, les hommes dansent dans des postures évoquant autant Marc Chagall que d’antiques guerriers slaves. Tout cela s’accomplit dans le respect des chanteurs, la mise en scène permettant à chacun de projeter aisément sa voix. Et c’est un régal : l’intensité qu’insuffle le chef Giampaolo Bisanti se déploie pleinement sur le plateau. La partition étant tissée de grands airs et d’ensembles à l’italienne, la salle accueille la prestation de chacun à l’aune de ses dons, provoquant une belle émulation, notamment dans les chansons à boire du dernier tableau. On salue les ports de voix d’Alexey Dolkov en Tchekalinsky, la noirceur virile de Mark Kurmanbayev en Surin.

 

Nikolai Zemlianskikh, Olesya Petrova & Olga Maslova © ORW-Liège/J.Berger
  

Un plateau superlatif

La production vaut également par une distribution de très haut niveau. En Pauline, Judit Kutasi déploie son mezzo ample, solidement timbré. Lisa trouve en Olga Maslova une interprète charnelle et incandescente. Le Prince Yeletsky de Nikolai Zemlianskikh séduit par un  phrase racé, tout comme le noble Tomsky de Roman Burdenko. Le grand triomphateur est l’Hermann du ténor arménien Arsen Soghomonyan, dont  la voix moelleuse et  sensible porte toute la représentation.
Orchestre et choeurs livrent un Tchaikovsky sage, sans embrasement paroxystique. La comparaison mémorielle s’impose avec Eugène Onéguine, donné dans cette même salle en 2021, avec bien plus de flamme, par Speranza Scappucci. Affaire de goût, car cette Dame de pique liégeoise n’en reste pas moins une enthousiasmante réussite.
 

Vincent Borel
 

Tchaïkovski : La Dame de Pique – Liège, Opéra royal de Wallonie, 27 février ; prochaines representations les 3, 5 et 7 mars 2026 // www.operaliege.be/evenement/opera-pikovaia-dama-2026/

 
Photo © ORW-Liège/J.Berger.   
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